Main basse sur les forêts tropicales

Indonésie, Amazonie, Congo : grignotées de toutes parts, les forêts tropicales semblent condamnées à disparaître. Une lueur d’espoir : la modification, chez les consommateurs, de certains réflexes d’achat.

Dans quelques jours, Thomas et Sandrine investiront leur nouvelle habitation. Bon bricoleur, le jeune marié vient d’achever le placement du plancher du salon en merbau, un bois d’origine asiatique. Sourcilleuse, Sandrine vérifie la fixation des châssis de la cuisine : de l’afrormosia, une essence importée d’Afrique. Elle prépare l’achat d’une table pour le salon : du

Le soutien aux guerres et aux dictatures

La Belgique – et tout particulièrement Anvers – est une voie d’entrée privilégiée pour les bois tropicaux en Europe. Ces dernières années, Greenpeace a plusieurs fois tiré la sonnette d’alarme sur l’origine douteuse de certaines cargaisons. Sans réelles suites judiciaires à ce stade, faute de preuves. Il est notoire, pourtant, que la plupart des pays exportateurs de grumes ou de bois sciés sont, au mieux, dénués d’une administration forestière efficace. Au pire, ils sont rongés par la guerre et la corruption. Selon Emmanuelle Grundmann, auteur d’un ouvrage d’investigation très fouillé (Ces forêts qu’on assassine, Calmann-Lévy, 2007), 47 % du bois exploité au Brésil est abattu illégalement, 73 % en Indonésie et 50 % au Cameroun. Il n’y a, dans ces chiffres, aucune exagération.  » Le pourcentage de bois illégal entrant dans le commerce international oscille entre 20 et 80 % « , confirme-t-on au siège de la convention Cites qui, depuis 1975, surveille le commerce de la faune et de la flore en péril.

L’Indonésie bat tous les records. Pendant trente ans, les barons du bois, protégés par le dictateur Suharto, ont pillé l’immense forêt asiatique, abattant sans scrupules jusque dans les parcs nationaux. Selon la Banque mondiale, 30 % des budgets indonésiens destinés au développement ont systématiquement disparu, pendant deux décennies, dans le labyrinthe de la corruption. Au Liberia, ce petit pays côtier d’Afrique de l’Ouest, le trafic de diamant et de bois a alimenté sept années de guerre civile meurtrière.

Et en Belgique ? Il y a deux ans, intrigué par l’augmentation impressionnante des exportations de bois congolais et camerounais, Greenpeace a mené sa propre enquête. Relevés GPS à l’appui, les activistes environnementaux ont démontré sans peine que les abattages d’arbres, dans ce pays déchiré par la guerre, se déroulent régulièrement au-delà des zones prévues et au mépris du moratoire sur les concessions forestières. Pas étonnant : privés de tout moyen de communication et payés l’équivalent de 20 dollars par mois (lorsqu’ils le sont !), les fonctionnaires forestiers ont bien du mal à faire régner la loi au sein de territoires plus grands que la Belgique.

Les trafiquants ont carte blanche

Les forêts tropicales ne sont pas seulement d’immenses réservoirs de diversité, abritant une flore et une faune parmi les plus riches du monde. Elles constituent aussi, pour des millions de gens, une source inestimable de nourriture. Le moabi, par exemple, un grand arbre africain utilisé en Europe pour les parquets et la menuiserie extérieure, est très prisé pour ses fruits : les populations locales en tirent une huile aux multiples vertus médicinales. Les massifs boisés jouent aussi un rôle vital dans la lutte contre le réchauffement de la planète : si la forêt congolaise, comme l’estiment certaines sources, perdait 40 % de sa superficie dans les quarante prochaines années, 30 milliards de tonnes de CO2 se répandraient dans l’atmosphère, soit 267 fois les émissions annuelles de notre pays !

Face aux appétits commerciaux, légaux ou illicites, les forêts tropicales sont théoriquement protégées par la convention Cites. Le rôle de ce vaste accord intergouvernemental, signé en 1973, consiste à soumettre toute exportation d’essences classées  » annexe 2  » – c’est-à-dire menacées mais admises au commerce – au respect de règles drastiques. Les marchands sont tenus, par exemple, de disposer de certificats d’exportation et d’importation pour toute transaction commerciale. Ce statut, cependant, ne concerne à ce jour que… quatre essences tropicales. De plus, rien n’est plus simple, pour des importateurs peu scrupuleux, en Europe ou ailleurs, de fermer les yeux sur les flux frauduleux qui se trament entre les régions tropicales et les pays consommateurs.  » Dans certaines régions, on maquille des essences réglementées en essences  » libres  » en jouant sur leur ressemblance « , s’inquiète Hans Beeckman, expert au Musée d’Afrique centrale, à Tervuren. Exemple notoire : de l’afrormosia se retrouve impunément sur le marché européen, vendu comme teck ou iroko par un simple jeu d’étiquetage. Pour ce spécialiste, il n’y a guère de doute :  » Les arguments scientifiques sont suffisamment étoffés pour ranger pratiquement toutes les essences tropicales dans l’annexe 2 de la convention de Washington.  »

On en est loin. La protection des essences forestières est un processus lent, bureaucratique et éminemment politique. Plusieurs tentatives, émanant des milieux scientifiques eux-mêmes, se sont soldées par un échec. Normal : ce sont les pays exportateurs de bois qui déterminent eux-mêmes, unilatéralement, les quotas d’exportation. Pourquoi s’encombreraient-ils de telles auto-restrictions ? Consciente du problème, l’Union européenne s’est étonnée, en 2005, que la République démocratique du Congo autorise l’abattage de 50 000 mètres cubes d’afrormosia. Aux yeux des Vingt-Sept, cette décision devait être accompagnée d’un plan de gestion des forêts concernées. Ils attendent toujours la réponse des autorités congolaises qui, par les temps qui courent, ont d’autres chats à fouetter.

Des efforts désespérés pour protéger des essences

Soyons de bon compte. En Europe, notamment, des entreprises tentent de mettre sur pied des systèmes d’exploitation durable des forêts tropicales, parmi lesquels la certification (lire l’encadré ci-dessous). Face aux critiques récurrentes des scientifiques et des ONG, quelques pays exportateurs, comme la Malaisie, essaient de redorer leur image, après avoir dévasté l’essentiel de leurs forêts primaires. Les entreprises européennes sont, dans l’ensemble, mieux considérées aux yeux des ONG que les sociétés asiatiques, très destructrices. Les premières font preuve d’une certaine retenue dans les abattages et veillent, dans certains cas, à contribuer au développement local. Mais les exceptions à ce constat ne sont pas rares. Il y a quelques années, la découverte, chez nous, d’un stock suspect d’afrormosia, originaire du Cameroun, avait poussé les autorités belges à refuser le certificat d’importation nécessaire à la commercialisation. Dénoncée par Greenpeace, l’affaire était remontée jusqu’aux instances européennes qui, finalement, ont interdit pendant un an toute importation de cette essence. Petit caillou placé dans la chaussure des trafiquants ? Ou véritable bâton glissé dans les rouages du trafic ?

Chez nous, le Service public fédéral Environnement, chargé du contrôle Cites, soupçonne fortement l’existence d’irrégularités autour des bois tropicaux. Il faut dire que le travail des douaniers, en Belgique, ressemble furieusement à la recherche d’une aiguille dans une botte de foin. En amont, dans les pays exportateurs, les efforts de gestion durable patinent. Accablant : selon l’Organisation internationale des bois tropicaux (OIBT), les chiffres sur la gestion durable des massifs forestiers sont largement surfaits.  » Il existe un abîme entre les plans (NDLR : théoriques) et les pratiques constatées sur le terrain « , estime Manoel Sobral Filho, son directeur exécutif. Dépité, l’expert constate  » l’échec collectif à comprendre que les forêts peuvent produire des richesses économiques considérables, sans que cela entraîne leur destruction ».

A ne pas manquer : l’émission spéciale de la RTBF Planète Nature, consacrée à l’évolution de la biodiversité, le dimanche 6 avril à 20 h 15 sur La Une (lire Le Vif/L’Express du 28 mars).

A visiter : L’expo Touchons du bois ! (bois et forêts de l’Afrique), jusqu’au 31 août au Musée royal d’Afrique centrale (www.africamuseum.be).

A lire : Ces forêts qu’on assassine, par Emmanuelle Grundmann, Calmann-Lévy (2007), 282 p.

L’Encyclopédie du bois, par Aidan Walker, Hachette Pratique (2005), 192 p.

Philippe Lamotte

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