Made in Vancouver

Guy Gilsoul Journaliste

Le Muhka d’Anvers réunit pour première fois hors du Canada les artistes d’une ville très particulière, qui questionnent le monde loin des effets hollywoodiens

Intertidal : Vancouver Art and Artists Anvers, Muhka, 32, Leuvenstraat. Jusqu’au 26 février. Du mardi au dimanche, de 10 à 17 heures. Tél. : 03 260 99 99 ; www.muhka.be

Vancouver est une ville paradoxale, tout à la fois totalement mondialisée et isolée. Une ville du bout du monde, entre le Pacifique et une chaîne de montagnes sublimes qui fut pourtant, en 2003, sacrée première au hit-parade américain quant à la qualité de la vie urbaine. Ses atouts ? Une nature omniprésente, une activité économique florissante (grâce à son port et aux recherches technologiques), une infrastructure postmoderne et une population jeune.

A son tour, l’art contemporain de Vancouver est depuis une vingtaine d’années reconnu pour sa pertinence dans le concert des questionnements que l’homme se pose face à la mondialisation et à son contraire, l’attachement local, entre le tout au virtuel et la nostalgie, la fausse réalité et les utopies trompeuses. Avec ses monumentaux caissons lumineux, Jeff Wall (encore récemment fêté à la Tate Modern de Londres) est peut-être le plus célèbre des artistes de cette ville, même si, à ses côtés, on peut citer Jan Wallace (l’aîné), Stan Douglas et Rodney Graham (avec ses vues inversées d’arbres isolés).

L’exposition sur les artistes de cette ville canadienne aujourd’hui proposée par le Muhka d’Anvers nous montre que ceux-ci privilégient les objectifs et les méthodes de l’art conceptuel américain ainsi que les moyens qui leur sont associés : la photographie et la vidéo.

Pourtant, à l’inverse de l’art new-yorkais le plus radical dont les rigueurs théoriques ne souffrent aucun écart et évitent comme la peste toute forme d’  » image  » et, plus encore, de  » belles images « , les artistes de Vancouver aiment soigner l’aspect visuel de leur démonstration. Ils ne négligent pas non plus l’utilisation de l’effet de mystère, de l’ironie ou encore du misérabilisme ou de la violence pour exprimer leur manière de voir, de sentir et d’interroger le monde. De même, c’est loin des effets hollywoodiens que leur art agit.

On devine, sous les £uvres, une réflexion profonde qui aime dénoncer, remettre en question tout ce qui fait l’histoire et le présent du monde à partir d’une cité qui en serait le miroir et l’athanor. Cette ville de près d’un million et demi d’habitants s’est développée à partir des années 1920 et a connu sa première heure de gloire dans les années 1960 quand, fuyant les Etats-Unis, ont débarqué en masse ces jeunes qui ne voulaient pas servir au Vietnam et ces autres encore, hippies en quête de nouvelles visions sociétaires, qui, un peu au-dehors de la ville, sur ces terres que couvrent périodiquement les grandes marées, ont installé tentes et baraques.

Oui, c’est aussi à Vancouver que fut fondé en 1971 le mouvement Greenpeace. Là aussi que sont parqués dans des réserves au loin ou dans les ghettos plus proches les descendants de la Colombie britannique, ces Indiens dont le musée anthropologique, une des gloires de la ville, aime à montrer les totems et les masques hauts en couleur. C’est là, enfin, que, pour une question de match de hockey perdu, des émeutes ont éclaté. Par là que transitent les plus grandes quantités de drogue qui inondent les Etats-Unis, et là encore qu’au xixe siècle furent détruites toutes les célèbres forêts qu’il fallut ensuite, méthodiquement, replanter à la manière d’un immense jardin somme toute peu naturel.

Alors, Vancouver, paradis du xxie siècle ? Non, mais peut-être son laboratoire avec, pour en animer les interrogations, une poignée d’artistes qui savent, en usant du regard critique et riche de références solides, pointer les paradoxes, les contradictions ou l’indifférence d’un système devenu planétaire. Et c’est bien sous la forme d’un laboratoire, avec ses documents historiques (voire touristiques) et ses £uvres conceptuelles d’une douce et profonde qualité plastique, que nous est présentée cette nouvelle exposition anversoise qui réunit, pour la première fois hors du Canada, les principaux artistes du cru.

Guy Gilsoul

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