Les bleus outremer caractérisent la série Montréal (D16, 1987). © VINCENT EVERARTS - REGULAR STUDIO

L’ouverture fondamentale de Marthe Wéry

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La plasticienne minimaliste a passé sa vie à agencer des solutions formelles jamais envisagées comme définitives. Une exposition à la Patinoire royale témoigne de cette obsession à travers un ensemble de travaux inédits.

Quiconque voit la carrière d’un artiste comme un chemin rectiligne, une progression scandée de périodes successives, en sera pour ses frais lors de la découverte de Marthe Wéry. Au gré de ses déplacements (1). Cette proposition diachronique mise sur pied par Pierre-Olivier Rollin, directeur du BPS22 à Charleroi et commissaire de la dernière exposition réalisée du vivant de la plasticienne, prouve à la faveur d’une scénographie à la fois percutante et dégagée que Marthe Wéry (Bruxelles, 1930 – 2005) a tracé un sillon artistique atypique.

Les portes d’entrée de ce corpus pictural travaillé par le monochrome sont aussi variées que multiples. Pour mieux comprendre cette approche assumée et cohérente, on rappellera que cette oeuvre est portée par un socle historique marqué. Articulée entre les années 1970 et le début des années 2000, cette période se caractérise par une asymétrie. « Les créateurs produisaient beaucoup mais vendaient peu », précise Rollin. Cette configuration est-elle la condition d’un regard plus acéré sur la pratique? Difficile à dire. Il reste que les faits sont là. « Régulièrement dans son travail, elle arrête le cheminement qui est le sien pour revenir à une problématique antérieure et la réenvisager de façon autre », analyse le curateur, spécialiste de la question. Pas étonnant que ces incessants « déplacements » internes aient servi de notion clé pour étoffer le propos de la monstration à travers le déploiement d’une centaine de pièces dans un espace monumental exempt de visées chronologiques. Le tout étant rythmé par une sorte de labyrinthe de cloisons, offrant d’inépuisables jeux de perspectives aux visiteurs, que n’aurait pas renié cette grande dame du minimalisme éprise de spatialité et d’architecture – notons qu’elle n’aurait pas dédaigné non plus la présence d’un vitrail enserré dans un oeil de boeuf, écho inattendu à ceux qu’elle a réalisés pour la collégiale de Nivelles.

Marthe Wéry nous a laissé des partitions plastiques qu’il faut sans cesse réinterpréter.

Onde sensuelle

Pour qui ne connaît pas l’oeuvre de Marthe Wéry, l’exposition à la Patinoire royale permet d’aller au-delà de l’image consacrée d’une oeuvre intimidante parce que radicale, abstraite et conceptuelle. S’il est indéniable qu’il existe bien chez elle un processus de déconstruction des composants fondamentaux de l’acte de peindre, il serait incomplet de penser que celui-ci constitue le tout de son travail.

Comme le rappelle Pierre-Olivier Rollin, « le format, la couleur, la ligne, la forme, la texture ou les techniques… toutes ces données sont analysées et appréciées pour ce qu’elles sont, en les affranchissant de l’obligation séculaire de figurer, commémorer, symboliser ou exprimer ». Il reste qu’au bout de cette opération, ce n’est pas le requiem cérébral attendu qui surgit. Car dans le chef de celle qui a exposé à la Documenta 6 de Cassel en 1977, ces éléments constitutifs d’une peinture ainsi démontée ne sont pas dispensés d’émouvoir. Qu’ils soient pliés, posés au sol, encrés sur papier fait main ou appuyés contre le mur, les « tableaux » constituent avant tout une chromothérapie jubilatoire qui est l’oeuvre d’une artiste sensuelle et patiente intériorisant les moindres variations de teinte ou de texture.

L'exposition est rythmée par une sorte de labyrinthe de cloisons, offrant d'inépuisables jeux de perspectives aux visiteurs.
L’exposition est rythmée par une sorte de labyrinthe de cloisons, offrant d’inépuisables jeux de perspectives aux visiteurs.© VINCENT EVERARTS – REGULAR STUDIO

Comme des dauphins le font avec les flots fendus par l’étrave d’un bateau, les réalisations de Wéry se jouent de l’onde lumineuse et de la couleur. Pour preuve, la série ouverte Calais, commencée en 1995 et arrêtée au décès de l’artiste, se découvre comme une installation de panneaux de MDF, couverts de nuances allant du bleu gris sombre au bleu blanc. Face à cet agencement « entre ciel et mer », des émotions littorales oubliées assaillent le regardeur qui n’y était pas préparé. Les lieux et leurs chromatismes spécifiques, exprimés par un art virtuose de la strate, occupent une place prépondérante dans l’oeuvre de cette autodidacte qui a commencé sa carrière en dessinant des choses vues au coeur de villes.

Le parcours fait place à des séries éloquentes, qu’il s’agisse de Venise, de vifs acryliques sur toile fascinés par le rouge et inspirés par la peinture de Vittore Carpaccio (1465 – 1525), le tout renvoyant vers sa participation, en 1982, à la célèbre Biennale italienne où elle exposa nonante-trois compositions verticales, ou encore de Montréal (1984), dont les bleus outremer annoncent la prise en compte de l’architecture du lieu d’exposition dans la disposition de l’oeuvre. Marthe Wéry n’a pas laissé de protocole contraignant qui fixerait à jamais les conditions d’apparition de ses agencements. « Elle nous a laissé des partitions plastiques qu’il faut sans cesse réinterpréter », note Pierre-Olivier Rollin. Chaque nouvelle exposition se découvre dès lors comme une totale re-création, enjoignant à contribuer à cette inépuisable phénoménologie.

(1) Marthe Wéry. Au gré de ses déplacements, à la Patinoire royale, galerie Valérie Bach, à Bruxelles, jusqu’au 7 mai.

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