L’opéra, un art pour tous

Le service pédagogique de la Monnaie a dix ans. Il multiplie les projets originaux et amène les enfants à découvrir un art difficile, dans ses murs ou dans les écoles

Chanter à l’école, chanter à l’opéra, à la Monnaie, le mercredi 19 mars à 13 heures (070 233 939) ; et en clôture du festival Ars Musica (Ars Muzikina), le dimanche 23 mars à 11 heures, au Studio 4 de Flagey (Bruxelles). Tél. : 02 542 11 22, ou www.arsmusica.be.

Festival Take a Note, du 21 au 23 mars, à la Monnaie (concert de clôture d’Ars Musica, le 23, à 20 h 30, au palais des Beaux-Arts de Bruxelles). Réservations : 070 233 939. Service éducatif de la Monnaie (Sabine de Ville) : 02 229 13 75, ou www.lamonnaie.be.

Art et culture à l’école, table ronde animée par un représentant d’Ecolo, du MR, du PS et du CDH. A l’ARC (Action et recherches culturelles), régionale de Bruxelles : le 25 mars à 20 heures, au 14, rue Jean Tieback. Isabelle Flahaut : 02 217 07 47.

L’Ecole en scène, des ministres Hazette et Miller, et de la Fondation Roi Baudouin. Centre dramatique de Wallonie pour l’enfance et la jeunesse : 064 26 78 64, ou www.EcoleEnScene.be.

Le dimanche 23 mars, en clôture du festival de musique contemporaine Ars Musica, ce seront 700 élèves du primaire qui auront la vedette : ils chanteront les quatre créations composées spécialement à leur intention par les Belges Luc Brewaeys, Wim Hendericks, Pierre Bartholomée et Philippe Boesmans. Bernard Foccroulle, le patron de la Monnaie, ne manquerait cela pour rien au monde. Car, cette entreprise surprenante, il la devra à son service éducatif qui fête, cette année, ses dix ans d’existence, avec plusieurs projets d’envergure, dont encore, du 21 au 23 mars, le festival Take a Note, qui présente la Monnaie aux adolescents.

Quand il est arrivé, en 1992, à la tête de l’Opéra, Foccroulle n’ignorait pas où il tombait : au c£ur de l’art le plus abouti, le plus magique peut-être, mais aussi dans l’antre de la reproduction d’un public privilégié qui, pour citer feu le sociologue Pierre Bourdieu, dans La Distinction,  » se donne l’occasion d’affirmer et d’éprouver son appartenance au ômonde » dans l’obéissance aux rythmes à la fois intégrateurs et distinctifs du calendrier mondain « .

Pour Foccroulle, il y avait une contradiction flagrante. Il fallait donc ouvrir cet art à ceux qui ne le connaissaient pas. C’est ce qu’il fit, en créant un service éducatif chargé d’aller dans les écoles, et de les accueillir en retour, dans l’espoir de convaincre les élèves que l’expérience de la beauté appartient à tout le monde. Sabine de Ville, directrice de ce service éducatif, ne dit pas autre chose :  » Il faut faire savoir aux jeunes que cet Opéra existe, et qu’il leur appartient, au même titre qu’à ceux qui y paient leur place. Il faut leur ouvrir fondamentalement toutes les formes d’expression artistique qui se pratiquent à la Monnaie, leur en faire découvrir les différents métiers, et faire en sorte qu’ils s’approprient ce patrimoine historique et culturel.  » En n’y consacrant que 2 % de son budget annuel, la Monnaie touche ainsi 30 000 jeunes par saison, ce qui n’est pas rien, compte tenu des 100 000 spectateurs qui la fréquentent.

Intention louable mais sans lendemain ?  » Non, poursuit Sabine de Ville. Nous approchons les jeunes de la manière la plus interactive possible. Pas question de venir ici sans démarche préalable. Nous mettons nos visiteurs en position d’acteurs par rapport à l’activité qui leur est proposée et nous faisons appel à leur créativité. Il n’y a pas d’autre solution, pour mesurer la beauté d’un chant, que d’explorer sa propre voix. Les jeunes sont très sensibles au processus. Ils se rendent compte à quel point c’est difficile et, en même temps, ce qu’ils peuvent en retirer : fierté, satisfaction, bonheur, peut-être.  » Bernard Foccroulle enchaîne :  » Notre objectif n’est pas de leur enseigner la musique, mais, en tant que maison de la culture, de les accueillir, de les informer, de leur donner l’occasion de vivre une expérience, une émotion qui leur donnent, plus tard, l’envie de revenir.  »

C’est à l’école Saint-André, à Ixelles, que nous avons constaté la mise en place du projet  » Chanter à l’école, chanter à l’opéra « , conçu pour 700 jeunes en collaboration avec Ars Musica. Difficile de dire ce qui étonne le plus chez ces enfants de 5e et 6e primaires qui, pour la plupart, ne fréquentent pas d’académie de musique : la quasi-maîtrise des dissonances et des contretemps de la musique contemporaine, après seulement sept journées de répétitions ? L’attention soutenue pendant les périodes de répétition ? Ou la joie collective qui éclate pendant les récréations ?

L’art pour favoriser l’émancipation sociale

Un quart de siècle après avoir écrit La Distinction, Bourdieu devrait-il réviser sa copie ? Se pourrait-il que l’art et la culture, expurgés de leur rituel d’exclusion, puissent restaurer les liens sociaux et l’estime de soi ? C’est ce qu’a conclu le Pr Jean-Marie De Ketele (UCL), convié par le service éducatif de la Monnaie à un colloque sur la question. Ce dernier était chargé d’évaluer  » L’Ecole en scène « , un projet ambitieux des ministres Pierre Hazette et Richard Miller (MR), qui met en résidence, à long terme, des artistes dans des écoles secondaires de la Communauté française (25, entre 2000 et 2002 ; 45, depuis septembre et la reconduction du projet). Quelles sont les plus-values que les élèves retirent de cette relation à trois, entre eux, l’artiste et l’enseignant ?  » D’abord que, en termes de lutte contre l’exclusion sociale, le sentiment d’intégration se marque plus fortement que l’acquisition culturelle, comme si elle était un préalable. Les plus-values sont plus fortes chez les filles, et beaucoup plus fortes dans les filières professionnelles.  »

Danièle Fouache, responsable du programme  » Dix mois d’Ecole et d’Opéra « , à l’Opéra de Paris, renchérit :  » Les plus-values se marquent nettement lorsque des élèves en grande difficulté sont mis, dans un cadre approprié, au contact de la culture. Lors de nos évaluations, nous avons constaté, chez eux, une augmentation de 20 % de la réussite au bac.  » Jean-Marie De Ketele ne dément pas :  » Ce type de résultats sont abondamment commentés par des études anglo-saxonnes « , et il insiste sur le premier des bénéfices engrangés : la confiance en soi.

Le ministre de l’Enseignement secondaire, Pierre Hazette, qui a lancé  » l’Ecole en scène « , ne peut réprimer un sourire :  » La confiance en soi ? Mais c’est la première mission du ôDécret-missions » de 1997, dit-il : promouvoir la confiance en soi qui amène à l’épanouissement de l’élève. La quatrième mission vise à son émancipation sociale. On peut y arriver par l’art sous toutes ses formes. S’il y a un problème, c’est que l’école se replie trop sur l’enseignement traditionnel. Il faut donc multiplier l’offre et proposer aux élèves les moyens de se montrer sous leur meilleur jour. Qu’ils puissent un jour revenir chez eux en disant : ôJ’ai été le meilleur. » Il faut proposer un choix concurrentiel à la télévision et à la passivité qu’elle entraîne.  »

La balle est donc dans le camp des écoles qui accepteraient de considérer que la pratique artistique participe tout autant à la formation de l’individu que les savoirs cognitifs et qu’elle rejaillit sur eux.  » Je ne crois pas à la culture brute, conclut Pierre Hazette, car, avant que l’expression artistique ne soit libérée, il faut une modestie, regarder ce que les autres ont fait avant vous. La création s’exprime par des techniques et la technique doit être d’abord maîtrisée  » û but recherché à travers  » L’Ecole en scène « .

Le philosophe Robert Legros, auteur de L’Avènement de la démocratie (Grasset), n’abonde-t-il pas dans ce sens, lorsqu’il commente les critiques de l’école par un Alain Finkielkraut ?  » Finkielkraut dénonce, à juste titre, la crise de l’éducation où l’on mélange les rôles et où l’important, désormais, c’est de s’exprimer. Mais c’est oublier qu’à un certain niveau il faut, d’abord, apprendre. On ne s’exprime bien que si d’abord on apprend. Car, comme le dit Hannah Arendt, ce qu’on veut préserver, c’est que l’enfant devienne un adulte autonome. Ce qu’on cherche, c’est une éducation qui lui permette plus tard de penser par lui-même. Et l’autonomie, c’est un idéal démocratique.  »

Xavier Flament

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