Lonesome cow-boy

The Rake’s Progress, d’Igor Stravinsky, à la sauce western… La Monnaie reprend la mise en scène douce-amère de Robert Lepage, où le débauché paresseux Rakewell, très James Dean, se ruine dans l’Amérique des années 1950.

Le couple est couché non loin du bras articulé d’un vieux puits de pétrole : les amants se déclarent leur flamme, sur fond de vidéos de ciels changeants, qui défilent lentement sur la terre grasse des plaines américaines. Un décor léché, très BD, très  » ligne claire  » : on dirait Lucky Luke à l’ombre des derricks, ou Bob et Bobette au Texas. Avec son Stetson vissé sur le crâne, Tom Rakewell (interprété en alternance par les ténors Mark Padmore et Tom Randle) n’a pourtant pas l’intention de consacrer son existence à sa bonne amie Anne Trulove (les sopranos Sally Matthews et Rosemary Joshua), petite personne en robe de vichy bleue, proprette, honnête jusqu’au bout des ongles et sincèrement éprise, comme son nom l’indique. D’ailleurs, quand le diabolique Nick Shadow (les barytons Dietrisch Henschel et William Shimell) viendra proposer au cow-boy une vie de turpitude, rendue possible grâce à l’héritage d’un vieil oncle inexistant, le fainéant tournera vite les talons. Pourquoi bosser, en effet, quand il est si simple de hanter les saloons et les plateaux de ciné ?

Pour mettre en musique les aventures du libertin Rakewell, Igor Stravinsky s’était inspiré, en 1951, de tableaux du peintre britannique William Hogarth (xviiie siècle), qui décrivait, en huit scènes, le déclin d’un jeune bourgeois dilapidant la fortune paternelle. A Bruxelles, en 2007, le pari du metteur en scène canadien Robert Lepage fut de placer l’action de cet opéra dans le Hollywood des fifties, à l’époque où l’industrie du septième art fabrique ses westerns à la chaîne, sans souci d’authenticité (si le récit se déroule à la fin du xixe siècle, les acteurs sont tous vêtus à la mode des années 40). Depuis sa création, la production de Lepage, parce qu’elle touche à la perfection en suivant notamment sa logique visuelle intelligente et poétique, a connu un énorme succès, jamais démenti, ni à Milan, ni à Londres, Madrid, Milan ou San Francisco. La revoici donc à la Monnaie, avec les mêmes collaborateurs qu’en 2007, mais sous la direction, cette fois, du chef Lawrence Renes et dans une distribution entièrement renouvelée. Enceinte jusqu’aux yeux, la Néerlandaise Tania Kross, dans le rôle de Baba la Turque – la femme poilue que Rakewell finit par épouser – est absolument irrésistible en maillot de bain. La futilité de l’univers du ciné d’avant-guerre (les cocktails, les starlettes, les limousines, les flashs crépitant des reporters) contrastent avec la douce fidélité de l’héroïne. Serrée dans son imper, coiffée d’un fichu couvrant ses mèches couleur miel, Anne Trulove, abandonnée, croit encore que  » le temps ne peut changer un c£ur aimant « . Tu parles, Charles ! Elle se morfondra un temps, avant de partir à la recherche d’un Tom Rakewell qui a opté sans hésiter pour la voie du plaisir et de la facilité, avant d’échouer minablement dans un asile d’aliénés, entre broc à eau, barreaux, piqûre et camisole. Cette opposition très tranchée des caractères (les bons et les méchants) est d’ailleurs typique des films américains d’alors. Comme le sont le fort contenu moral de l’£uvre et la mise en garde finale, chantée par les solistes réunis :  » Tous les débauchés ne sont pas sauvés par l’amour et la beauté « … On le sait. Mais il suffit qu’un compositeur le rappelle mélodiquement, sur les phrases si bien coulées dans le chant du librettiste et grand poète britannique Wystan-Hugh Auden, pour qu’on frémisse :  » A mains, têtes et c£urs oisifs, le diable trouve toujours de l’ouvrage.  » Et qu’on se remette dare-dare à la tâche…

The Rake’s Progress, à la Monnaie, jusqu’au 31 octobre. Infos : 070 23 3 9 39 ou www.lamonnaie.be

Valérie Colin

 » a mains, têtes et c£urs oisifs, le diable trouve toujours de l’ouvrage « 

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