L’irrésistible ascension des Frères

C’est une réalité qu’on ne peut déjà plus ignorer. Sans même parler de l’Asie, de leur bastion pakistanais et de leur progression indonésienne, les mouvements islamistes marquent des points dans tout le monde arabe et s’y approchent, partout, du pouvoir.

Mercredi prochain, à l’issue des législatives palestiniennes, le Mouvement de la résistance islamique, le Hamas, aura obtenu un bon tiers des voix, peut-être plus encore, devenant un acteur incontournable de la scène régionale, donc internationale.

En Egypte, ces mêmes Frères musulmans, dont le Hamas constitue la branche palestinienne, ont obtenu 88 sièges aux législatives de décembre 2005. Ils y sont désormais la première force d’opposition, alors que tout l’appareil d’Etat avait contrecarré leur campagne et qu’ils n’avaient présenté que 161 candidats pour éviter de se heurter frontalement au régime de Hosni Moubarak.

Les Frères pèseront lourd dans la prochaine présidentielle égyptienne, mais ce n’est pas tout. Ils siègent dans le gouvernement algérien. Ils seraient déjà majoritaires au Maroc s’ils n’y pratiquaient pas l’autolimitation électorale. Plus personne, pas même les Etats-Unis, ne les exclut des scénarios de relève d’un pouvoir syrien affaibli par son bras de fer avec le Conseil de sécurité ; parallèlement, les partis chiites tiennent le haut du pavé en Irak, tandis que leurs cousins iraniens renouent avec le radicalisme.

Matrice de tout l’islamisme sunnite depuis que l’Egyptien Hassan al-Banna a créé, en 1928, ce mouvement de renouveau arabe par le retour aux sources religieuses, les Frères musulmans connaissent un tel essor que l’islamisme chiite veut relever le gant à coups d’ambitions nucléaires et de surenchères anti-israéliennes. Précipitée par l’intervention américaine en Irak, cette compétition est grosse de conflits pouvant embraser, un jour, tout le Proche-Orient, mais, même si cette menace ne se réalisait pas, sur quoi peut déboucher cette ascension des Frères ?

La certitude est que rien ne pourra l’arrêter. Elle est irrésistible pour les raisons suivantes : les expériences socialisantes du monde arabe ont toutes été un échec ; les dictatures pro-occidentales sont à bout de souffle ; les islamistes prospèrent sur le rejet de la corruption et constituent, de loin, la première force d’opposition ; enfin, dans les pays arabes les pressions américaines en faveur de la démocratisation du Proche-Orient ouvrent aux intégristes un boulevard électoral.

A court ou moyen terme, les Frères arriveront au pouvoir, par les urnes, sans révolutions et dans assez de capitales pour modifier tout le paysage proche-oriental. Il faudra compter avec eux. L’espoir requiert de jouer la montre, de donner aux Frères musulmans le temps de suivre la même évolution que les islamistes turcs, de se modérer dans l’antichambre du pouvoir, d’y mûrir et de s’y convertir à l’alternance. l

Bernard Guetta

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