L’Irak, un défi pour l’Europe

St.R.

La guerreavec l’Irak? Elle reste, à ce jour, l’hypothèse la plus probable tant la volonté américaine d’en découdre paraît établie. Mais quelle que soit l’évolution de la crise, certains constats peuvent déjà être dressés. Surtout par l’Europe. Si elle le désire vraiment.

1. L’avenir de l’Otan. Le séisme qui a frappé l’Alliance atlantique, laquelle demandait des mesures de protection préventives pour la Turquie, a prouvé qu’il n’était pas besoin d’être un géant pour se faire entendre. Le combat mené par Louis Michel a montré que la détermination pouvait être une arme plus puissante que l’arrogance. A l’Otan, et malgré des pressions comme elle n’en avait jamais connu, la Belgique a fait reculer la logique de guerre. Ce qui ne signifiait nullement un refus de solidarité avec la Turquie et avec l’Alliance, contrairement à ce qu’a voulu faire croire une certaine presse anglo-saxonne que l’on croyait sérieuse et que l’on a découverte hystérique.

En dépit de l’accord final, la désunion apparue au sein de l’Otan a au moins posé la question du futur. Née en 1949, cette organisation a vu le jour pour « prémunir le monde librede la menace communiste ». Celle-ci a disparu, d’autres ont émergé, comme le terrorisme international. Les Etats-Unis pressent aujourd’hui leurs alliés de réorienter les missions de l’Otan dans ce sens. Le hic, c’est que Washington veut faire de l’Alliance un outil au service de sa vision géopolitique de la planète, c’est-à-dire de ses intérêts immédiats. Les Américains n’ont cependant jamais fait qu’occuper le vide laissé par les Européens, dont la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) est au point mort. Faute d’unité et d’ambition politique.

2. Le poids de l’opinion. Le « courage belge » à l’Otan -dixit le ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin – a prouvé que rien n’est inéluctable. Il est probable que les gigantesques manifestations anti-guerre du week-end dernier à travers le monde ont forcé les Blair, Aznar et autres Berlusconi à infléchir (un peu) leur options atlantistes, facilitant ainsi l’adoption d’une position commune des Quinze face à l’Irak. La clameur de la rue a, pour une fois, franchi l’épaisseur des murs qui entourent les sommets européens. Et, s’il est vrai que le compromis signé par les Quinze n’exclut pas le recours final à la force contre Bagdad, il était essentiel d’épuiser toutes les armes légales en possession des démocraties, sauf à se comporter de la même façon que les « Etats voyous ». Au risque de démanteler le droit international patiemment élaboré depuis la Seconde Guerre mondiale.

En attendant, on tirera de l’exceptionnelle mobilisation populaire une leçon encourageante. Dans nos démocraties consuméristes, les citoyens se détournent de la chose politique. En pratiquant l’indifférence, qui est la pire des démissions, ils oublient que ceux qu’ils élisent n’ont qu’un temps et que la souveraineté populaire a le dernier mot. S’il faut se méfier de la versatilité de l’opinion publique et si l’on peut parfois lui reprocher de ne pas toujours suffisamment s’informer, il n’en reste pas moins que les peuples ont leur mot à dire en démocratie. Cette place, qui exclut autant la vision angélique que la condescendance, c’est celle qu’ont conquise des millions de personnes dans les rues de Londres, Madrid, Rome ou Bruxelles….

3. L’ambition européenne. La construction européenne est un projet lourd à porter, surtout pour les nouvelles générations. Elles ont oublié que cette grande idée devait mettre fin à des siècles de guerres, dont les deux dernières ont atteint les sommets de l’horreur. Cette Union européenne est pourtant « une expérience remarquable, écrivait récemment un ancien haut fonctionnaire… de la CIA. La première fois dans l’histoire que des Etats auront volontairement abandonné de vrais pans de leur souveraineté nationale pour participer à un nouveau projet de civilisation ».

Ce constat d’un Américain masque cependant une réalité: l’Europe, idée politique, s’est essentiellement concrétisée à ce jour par des avancées économiques. Du traité CECA (charbon/acier) et du marché commun – expression significative!- à l’euro, tout en passant par l’abolition des barrières douanières, les Européens ont sans cesse reporté au lendemaindeux éléments essentiels d’une réelle souveraineté : une défense commune, déjà évoquée, mais aussi un vrai pouvoir politique supranational. Or les débats actuels autour de l’élaboration d’une Constitution européenne et de l’éventuelle élection d’un président européen n’augurent rien de bon.

Nous voilà au pied du mur: s’il était relativement aisé d’abolir les frontières sur les cartes, il est bien plus difficile d’enterrer les préférences nationales. Ne serait-il pas temps que l’Europe cesse d’être une marchandise pour devenir enfin une vision du monde et un idéal?

4. Le goût amer de l’élargissement. L’Europe doit donc encore grandir. Au moins dans sa tête. Sinon, avec l’élargissement, elle sera tout simplement condamnée à mort. La Pologne, la République tchèque et laHongrie, déjà membres de l’Otan, ont clairement montré, en signant la lettre du 30 janvier par laquelle une série d’Etats européens faisaient allégeance aux Etats-Unis, qu’ils ne seront pas nécessairement des partenaires très fiables. Les autres candidats se sont empressés de suivre le mouvement. L’explosion de la dissension Chirac-Blair à ce propos est sans doute pitoyable. Et on peut comprendre que les anciens pays de l’Est, qui ont tant souffert de la domination soviétique et qui n’ont pas oublié les démissions historiques de l’Europe à leur égard, n’aient d’yeux que pour le rêve américain, voire pour les dollars promis en cas de soumission. Mais l’Europe se passerait volontiers d’un tel cheval de Troie.

En attendant, le froid n’est pas près d’être dissipé: l’intégration, par les Quinze, de ces économies encore très chancelantes représentera un coût énorme pour l’Union. La moindre des choses serait d’en retirer au minimum un avantage politique. On peut désormais craindre qu’il n’en sera rien.

5. Une nouvelle Europe? Il y a donc urgence -une de plus! – à redéfinir l’Union et son fonctionnement. Autour d’un noyau dur? Personne n’est obligé de monter dans le train ni d’y rester. Mais rien n’empêche ceux qui désirent renforcer leurs liens de le faire. L’axe actuel Paris-Berlin-Bruxelles montre le chemin. Mais il reste fragile. Pas de problème avec la Belgique, europhile et trop petite. Alors, la France et l’Allemagne? Sans eux, pas d’Europe forte. La stature acquise par Jacques Chirac est un bon point. Mais la carrière du président français fut loin d’être franchement pro-européenne. Alors, pourquoi cette soudaine passion? Et jusqu’où l’assumera-t-il? Ambiguïté également en Allemagne, où le chancelier Schroeder est contesté sur le plan intérieur. En revanche, l’effondrement des cotes de popularité des chefs de gouvernement britannique, espagnol et italien en dit long sur le sentiment des peuples européens. Seraient-ils en train de découvrir le poids qui est le leur? Vont-ils enfin faire de leur union pacifique une Europe politique respectéedans le concert international?

6. Couper le cordon. En fait, personne n’est dupe. Au-delà des liens d’amitié et d’histoire entre les Etats-Unis et l’Europe, il est loin, le temps de Lafayette. Et il existe désormais un fossé profond, dont l’Irak n’est que le révélateur. Le véritable enjeu tient dans le diagnostic posé par Louis Michel, encore lui, et amplifié par la presse internationale: « Nous le savons tous, encore que nous hésitons à le dire, c’est la relation transatlantique qui est également en jeu. »

La crise actuelle qui divise le camp occidental et qui pousse les pays à choisir soit l’Europe, soit les Etats-Unis – ce qui est une hérésie en soi – résulte largement de la politique extérieure américaine, qui n’a pas encore compris que la diplomatie avançait plus vite avec Machiavel qu’avec Clausewitz. Ce que les Américains, très nombrilistes, n’admettent pas, c’est que l’on peut ne pas partager toutes leurs conceptions sans devenir pour autant des ennemis sans merci. Grand lecteur de la Bible, George W. Bush fait volontiers sienne cette parole que les évangélistes prêtent à Jésus: « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi. » L’air est à la mode et pas seulement aux Etats-Unis. Il n’empêche que ce dogme contestable, brandi par ceux qui refusent toute remise en cause au nom de « leur droit », cristallise bien les deux visions qui opposent l’Europe aux Etats-Unis. L’américaine a été façonnée très jeune par ce protestantisme puritain, qui rend indissociable l’engagement social et professionnel, comme l’avait montré Max Weber, il y a un siècle, en analysant « l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme ». Avec, à la clé, cet individualisme pétri de certitudes.

La vision européenne du monde, à l’inverse, a accouché du doute et de la remise en question, justement parce qu’elle sait où l’ont mené ses certitudes d’antan, religieuses, coloniales, scientistes, totalitaires…

Choix philosophiques, choix de société? L’antiaméricanisme plus ou moins refoulé du Vieux Continent est de l’eau de rose à l’égard des giclées antieuropéennes déversées par Washington ces dernières semaines. C’est d’autant plus regrettable que l’Europe ne désire pas une logique d’affrontement avec les Etats-Unis. Elle veut, beaucoup plus simplement, devenir un partenaire à part entière, et non un dominion.

Réaliste? L’écrivain Pascal Bruckner écrivait il y a quelques mois: « Roquets voués au destin de perroquets, nous (les Européens) préférons gémir plutôt qu’agir. Or de deux choses l’une: ou nous acquérons les moyens de notre indépendance ou nous cessons de vitupérer à tort et à travers. On peut faire grief de tout à l’Amérique sauf de notre apathie. » La sentence est terrible. Mais elle est juste. A nous d’en tirer les conclusions.

St.R.

La guerre annoncée contre Bagdad sera bien plus lourde de conséquences pour les Européens que pour les Américains.

Ne serait-il pas temps que l’Europe cesse d’être une marchandise pour devenir enfin une vision du monde et un idéal?

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