L’instant du paysage

La Rotonde, par Anne-Marie Garat. Actes Sud/Un endroit où aller, 60 p.

Il ne s’agit pas d’un arrêt sur image, mais plutôt du mouvement d’une image arrêtée. Il s’agit d’un rêve et en même temps d’une intrusion lancinante dans la réalité de la rêveuse dont l’inquiétude inquiète l’amour de l’homme étendu à ses côtés. Il s’agit aussi d’un court récit d’Anne-Marie Garat. On sait donc qu’on entrera dans un univers d’une troublante intériorité régie par le primat de la représentation sur les spéculations qu’elle induit. Le moment rêvé est celui de la naissance de la rêveuse. Alors qu’elle vient au monde dans un cri ressenti comme le pressentiment d’une lourde épreuve, une scène étrange se déroule à deux pas de la maison. Son père tire en direction de sa belle-s£ur une balle qui rate sa cible pour aller blesser,  » au creux du cou, sa belle amie sortant de son lointain jardin  » (à moins que la balle se soit égarée et qu’il s’agisse d’une piqûre de frelon), tandis que le frère de celle-ci, peut-être surpris en pleine escalade par le coup de fusil, décroche de la falaise tout proche et s’écrase sur la grève. C’est cet instant panoramique, d’un onirisme à dessein très romanesque, qui peu à peu se remplit de multiples composantes, que contemple la rêveuse depuis une rotonde (architecture jumelle de l’image circulaire construite comme ces photos mises bout à bout pour recréer un espace total). Moment total aussi dans la mesure où il contient tout ce qui l’a fait naître et tout ce vers quoi il tend, dans le chaos et la multiplicité des temps relatifs dont la vie simule malignement l’unité et la cohérence. A cet égard, l’auteur se livre à une étrange litanie – digne des malices d’une futée laborantine – sur les perceptions subjectives du temps au cours d’une seule seconde (depuis la croissance des ongles jusqu’à la révolution de Vénus autour du Soleil) pour déboucher sur une recréation puissamment poétique des temps possibles de l’instant du rêve. Sans doute le lecteur se trouve- t-il dans la situation du compagnon de la rêveuse, à la fois interrogateur et complice du mystère qui la visite et où semble se résumer sa vie à travers ce cri d’effroi de la naissance et cet instant dans lequel elle se fond. Mais, au vrai, c’est l’amour qui est surtout en cause pour les deux amants étendus au bord de ce rêve. Elle :  » Attends. Si j’ouvre les yeux, alors je désespère ! Où serons-nous donc maintenant ? » Au-delà de la prenante intensité du récit, voici un texte d’une écriture admirable qui laisse en tête ces voiles légers qu’abandonnent les rêves.

ghislain cotton

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