L’influence occulte de conseillers discrets

Le roi Albert II et le prince Philippe sont-ils mal conseillés ? Régulièrement critiqués pour leurs discours ou déclarations, devront-ils bientôt se contenter d’un rôle purement protocolaire ? La faute à leur entourage d’un autre âge ? Certes, au Palais, les dignitaires parlent de plus en plus flamand. Mais en coulisses, quelques-uns des hommes les plus influents de la haute finance et de l’industrie perpétuent une certaine idée de la Belgique. Au parfum d’Ancien Régime l

En novembre 2004, lors d’une mission économique en Chine, Philippe confie au magazine flamand Story :  » (…) des partis tels que le Vlaams Belang, qui sont contre la Belgique et veulent détruire notre pays. Je peux vous assurer qu’ils auront affaire à moi.  » Tollé.

Le mardi 31 janvier dernier, le roi présente ses v£ux aux autorités du pays. Une petite allusion critique au séparatisme  » explicite ou feutré  » met le feu aux poudres en Flandre. C’est toujours plus ou moins le même scénario, de plus en plus fréquent, au nord du pays : on n’y rate aucune occasion de critiquer la monarchie. Et la question  » Le roi peut-il tenir un discours qui soit couvert par le seul Premier ministre ?  » est immanquablement suivie d’une autre :  » Le prince Philippe a-t-il les aptitudes pour assumer un jour la fonction royale ?  »

Le 31 janvier, la mèche aurait été allumée, lors d’un lunch informel avec la presse flamande, par le président du SP.A : Johan Vande Lanotte ne cache pas sa préférence pour une monarchie protocolaire comme en Suède (lire aussi l’encadré en page 37). Il avait déjà déclaré, en décembre 1999, au cours d’une émission télévisée de la chaîne flamande VTM, qu’aucune fonction n’était éternelle, même pas celle de chef de cabinet du roi. Celui qui était alors vice-Premier ministre spéculait à tort, comme beaucoup d’autres en Flandre, sur le départ à la retraite de l’omniprésent et omnipotent Jacques van Ypersele de Strihou, né le 5 décembre 1936 : à leurs yeux, ce dernier serait responsable d’une trop grande osmose de la Cour avec les cercles aristocratiques et un certain establishment francophone méprisant la Flandre. Vers la même époque, Vande Lanotte avait aussi dû faire comprendre au Palais qu’il n’assisterait plus aux réceptions royales, tant que sa compagne n’y serait pas invitée. Jusqu’il y a très peu d’années, donc, les divorcés étaient persona non grata à la cour.

Une attaque frontale

Le ministre-président du gouvernement flamand, Yves Leterme (CD&V), a aussi réagi aux v£ux royaux du 31 janvier. Le 11 février, lors d’un discours à Diksmuide, il a rappelé que les Flamands demandaient une nouvelle réforme de l’Etat, en 2007, avec des compétences accrues pour les Régions et les Communautés. Il ajoutait :  » Qui plaide contre cela, qu’il ait ou non une tête couronnée, rend un mauvais service au pays.  » Choc frontal.

Apparemment, les responsables politiques flamands acceptent mal les leçons du Palais. Conséquence : à la Maison du roi, quelques dignitaires murmurent qu’ils ne se font plus d’illusions. L’année 2007 risque d’être décisive : au printemps de cette année-là seront en effet discutés au Parlement les articles de la Constitution ouverts à révision sous la prochaine législature. Et ceux relatifs aux prérogatives royales, jugées disproportionnées par certains, pourraient faire partie du lot, à la demande de plusieurs partis.

Les coups de sonde sont d’ailleurs révélateurs. Certes, une majorité des Belges (60 %) ne souhaitent pas se passer de la famille royale, selon un sondage réalisé par les quotidiens Het Nieuwsblad et Het Volk voici quelques jours. Mais, en 2003, nos concitoyens étaient encore 80 % à proclamer leur attachement à la monarchie. En outre, 66 % se déclaraient alors favorables au maintien des pouvoirs royaux. Renversement de tendance : aujourd’hui, deux Flamands sur trois se prononcent, au contraire, pour une monarchie purement protocolaire, du moins parmi les lecteurs du journal le plus populaire de Flandre, Het Laatste Nieuws, qui, du 6 au 10 février, ont répondu à cette question via Internet.

Bien sûr, il ne s’agit que de sondages, pas toujours représentatifs, et ce n’est pas la première fois que les hommes du roi font l’objet de critiques. Ainsi, lors de la Question royale (1950), on reprocha assez aux conseillers privés de Léopold III d’avoir formé un  » gouvernement fantôme « , rappelle le professeur Robert Senelle dans son livre Handboek voor de koning (Manuel pour le roi, Lannoo). Mais ce fut aussi le cas sous Baudouin, jusque dans les années 1960. Des rapports d’ambassades attestent ainsi qu’en matière de politique étrangère les prises de position de Baudouin étaient en porte à faux avec celles de ses ministres.  » L’arrivée d’André Molitor, comme chef de cabinet du roi, avait ensuite changé la donne « , explique Vincent Dujardin, professeur d’histoire à l’UCL, dans la biographie consacrée à Pierre Harmel. Au départ, Baudouin avait en effet hérité d’une partie de la Maison du roi de son père et était donc entouré d’un grand nombre de léopoldistes. Ses collaborateurs étaient habituellement nobles, francophones et catholiques.

Un monde à part

Mais, quarante ans plus tard, le visiteur du Palais est toujours accueilli par un service d’ordre qui n’hésite pas à arrêter la circulation sur la voie publique pour le laisser passer. Il est ensuite guidé par des huissiers en queue de pie dans un dédale de couloirs sombres où trônent peintures anciennes et collections de bustes. Ah, la nostalgie. Depuis, toutefois, la langue de Molière a eu maille à partir avec celle de Vondel. Ainsi, la Maison de Philippe et de Mathilde ne compte plus qu’un seul francophone parmi sept conseillers (voir l’organigramme ci-contre) ! Quant aux aristocrates, leur nombre est réduit à quatre représentants parmi les collaborateurs royaux et princiers les plus proches. Enfin si, depuis peu, les femmes font une timide percée, l’entourage ne s’est pas pour autant mis à l’heure de la multiculturalité de la société belge. Bref, le fait que les plus hauts dignitaires soient recrutés, depuis le xixe siècle, majoritairement, dans la diplomatie, le top de la fonction publique et l’armée continue à donner une impression d’homogénéité sociologique, de vase clos, de monde à part.

Mais ce personnel a évidemment de grandes qualités : il est réputé polyvalent, totalement disponible, habitué aux cérémonies et aux règles protocolaires. Il est aussi compétent pour les questions internationales qui forment une part importante des activités royales. Liés pour la plupart par le serment des fonctionnaires, les dignitaires font preuve d’une loyauté sans faille et se plient au devoir de réserve pour ne pas  » découvrir la couronne « . Multilingues, surdiplômés, ils sont en outre polis, courtois, affables à souhait, autant de valeurs délicieusement  » vieille France « . Il n’y a, bien entendu, pas de petites annonces pour recruter ce genre de fonctionnaires et il n’est pas conseillé de poser sa candidature : le personnel est approché et testé sur ses motivations, discrètement, par des intermédiaires. Car il n’est pas prévu qu’on refuse cet honneur.

De temps à autre, il y a naturellement des erreurs de  » casting  » : fils d’un syndicaliste socialiste, ancien conservateur en chef de la Bibliothèque royale, Herman Liebaers devenu, en 1974, le premier grand maréchal flamand, laïque et de centre-gauche, fut le premier, en 1991, alors qu’il n’était plus en fonction, à déclarer publiquement, au journal flamand De Morgen, que Philippe n’avait pas la capacité de devenir roi. Petit détail : Liebaers n’accorde désormais d’interview que si les journalistes lui achètent une dizaine d’exemplaires de son dernier livre. Un peu mesquin pour un ex-dignitaire…

Cela dit, il ne faut pas sous-estimer le poids du protocole : en Belgique, aucun membre de la famille royale ne se déplace, en représentation officielle, sans ses gardes du corps ni sa nuée de conseillers. On appelle Philippe et Laurent monseigneur. Pas question, comme dans d’autres monarchies, de contacts spontanés avec la presse, d’entrevues qui sortent de la langue de bois. Pour des raisons constitutionnelles, on ne pose pas de questions au roi. Mais, bizarrement, cette règle s’applique à tous les membres de sa famille. Inimaginable que l’un d’entre eux se laisse interviewer sur un plateau de télévision comme Albert II de Monaco par Patrick Poivre d’Arvor, sur TF 1, voici quelque temps.

Le poids de l’armée

On pourrait aussi se demander pourquoi la princesse Astrid a été bombardée colonel sans avoir suivi de formation militaire. Ou pourquoi Philippe et Laurent ont dû souffrir les quolibets de leurs condisciples à l’Ecole royale militaire, un cursus comparable à celui des ingénieurs civils, pour lequel ils n’étaient pas du tout préparés. Même Amedeo, le fils aîné d’Astrid, a dû y passer un an en  » élève libre « . Cela s’explique-t-il par le poids de l’armée parmi les collaborateurs de premier plan des souverains ? Pourtant, le rôle du roi en tant que commandant en chef des forces armées est aujourd’hui tout à fait théorique. Et les chances de Laurent et d’Amedeo d’accéder un jour au trône sont des plus ténues.  » Philippe et Laurent n’étaient pas cons, mais ils avaient choisi en humanités des sections avec un minimum de mathématiques, explique Rudy Bogaerts, directeur d’une école privée à Uccle et précepteur privé pendant huit ans du prince Laurent. C’était irréaliste de vouloir les faire entrer dans une école équivalente à Polytechnique. C’est comme si on m’envoyait jouer une finale de tennis, à Wimbeldon… Je serais tout à fait ridicule ! Et, lorsqu’on se sent ridicule, on est terriblement « mal à l’aise ». C’est la raison pour laquelle Philippe a parfois l’air si timide. Pendant trois ans à l’Ecole militaire, il n’a jamais dépassé 0,5 sur 20 en mathématiques. Quant à Laurent, il n’y est resté qu’un an : ses condisciples avaient la haine pour lui. Monseigneur, les profs le laissaient dormir aux cours ! Ce fut un drame pour Philippe et Laurent.  »

Bogaerts n’a pas de mots assez durs pour qualifier cet entourage qui décide sans se soucier de l’avis des intéressés. Et cela commence dès l’entrée à l’école primaire. Autrefois, les princes débutaient leur scolarité en français chez les jésuites, au collège Saint-Michel, à Bruxelles. Les petits-enfants d’Albert et de Paola, sans doute pour donner des gages à la Flandre, se rendent au collège Sint-Jan Berchmans, au c£ur du Vieux Bruxelles. Elisabeth y a rejoint ses cousins, les enfants d’Astrid, les premiers à amorcer ce changement.

L’enfant du péché

Mais l’entourage a aussi exercé, par le passé, des pressions délicates quand les amies de Philippe ou de Laurent s’éloignaient trop du profil souhaité :  » Subitement, on supprimait leur libre parcours sur les vols de la Sabena lorsqu’ils voulaient emmener leurs copines en voyage, précise l’ancien précepteur. Par ailleurs, je ne crois pas que les Belges tiendraient rigueur au roi s’il reconnaissait Delphine. Le mépris dans lequel on la tient est scandaleux. Mais, pour l’entourage, elle reste la « fille du péché ».  » Delphine Boël, la fille naturelle d’Albert II, raconte elle-même ses difficultés passées et l’impossibilité pour elle, aujourd’hui, de joindre son père au Palais.

 » Il faut libérer la famille royale de son entourage coincé, coupé du monde, qui, bardé de ses diplômes, se permet de l’écraser psychologiquement, ajoute encore Bogaerts. Pourquoi avoir convaincu la KUL (Katholieke Universiteit Leuven) de conférer un titre de docteur honoris causa à Philippe voici quelques années ? Les Belges s’en foutent. Mais il a dû se ridiculiser, affronter les huées des scientifiques et des étudiants. Et les Joyeuses Entrées ? C’est une idée du Moyen Age ! Il n’y avait que quelques personnes âgées et leurs petits-enfants pour acclamer Philippe et Mathilde : les télévisions avaient toutes les peines du monde pour donner l’impression qu’il y avait foule à ces événements. Et Paola, pourquoi lui faire visiter encore récemment l’école Saint-Luc, alors qu’elle n’y connaît rien en architecture ? N’y a-t-il pas assez d’écoles d’interprètes où elle pourrait être valorisée en parlant italien ? Heureusement, Mathilde et Claire ont une influence positive : elles ne supportent plus que l’entourage infantilise leurs époux. C’est pour cela que Philippe et Albert sont en bagarre.  »

Voilà pour les potins côté jardin. Sur la scène publique et politique, c’est la frilosité de Philippe et d’Albert pour le processus fédéral qui est mise en cause en Flandre. La faute à van Ypersele, aux  » commandes  » du Palais depuis… 1983, déjà du temps de Baudouin ? Rien ou presque ne se ferait sans son autorisation ou son conseil, à la Maison du roi ni dans les Maisons et les services des autres membres de la famille royale. La compétence et l’expérience internationale de van Ypersele ont longtemps été une bénédiction pour la monarchie belge. Mais sa longévité irait désormais à l’encontre de principes démocratiques, qui exigent notamment l’alternance. Ce n’est pas pour rien que les journalistes flamands Guy Polspoel et Pol Van Den Driessche ont surnommé van Ypersele le  » vice-roi  » dans leur livre Roi et vice-roi (Luc Pire).

La  » petite loge  »

Pourtant, au vu de son âge et de sa carrière professionnelle, le chef de cabinet du roi est sans doute l’un des hommes les plus informés de Belgique. Il l’est en tout cas nettement mieux que la plupart des ministres et leurs chefs de cabinet actuels. Ce catholique fervent, bien né et apparenté à quelques-unes des familles les plus illustres qui ont marqué le paysage politique et économique de la Belgique depuis des générations, dispose sans doute d’un des plus riches carnets d’adresses du royaume. Quelques-unes de ses relations auraient une influence significative au Palais. A leur propos, le journal flamand De Tijd parle même de  » petite loge « , pour reprendre l’expression de Joost Ballegeer dans son livre, De Vlamingen. Een volk zonder bovenlaag (Les Flamands. Un peuple sans  » couche supérieure « , Groeninghe, 2005). On y trouverait, au côté de van Ypersele, Maurice Lippens, Etienne Davignon, Georges Jacobs et Daniel Janssen, des hommes à la carrure internationale, attachés à une certaine image de la Belgique.

Lippens a rendu plusieurs fiers services à Albert II. Ainsi, en 1998, le patron du groupe Fortis a réussi une OPE (offre publique d’échange) sur la Générale de banque, qui n’a pas ainsi filé aux mains des Néerlandais de ABN-AMRO : cela a valu à Lippens de recevoir quelque temps plus tard le titre héréditaire de comte, une faveur exceptionnelle. Albert II a aussi vécu comme un chemin de croix l’agonie de la compagnie aérienne belge,  » ma Sabena « , aurait-il dit. Le vicomte Davignon et, à nouveau, Lippens ont été appelés à la rescousse pour rassembler les fonds nécessaires au lancement, en 2002, de la SN Brussels Airlines. Le conseil d’administration d’UCB, présidé par Georges Jacobs, a alors été la première société à soutenir l’initiative, suivi de Solvay, dont l’administrateur délégué est Daniel Janssen.

Un hasard ? En tant qu’ancien président de la FEB (Fédération des entreprises de Belgique), Jacobs a pris sous son aile le prince Philippe qui a remplacé au pied levé son père, devenu roi, à la tête des missions économiques à l’étranger. Jacobs est un ardent défenseur des dignitaires, le premier à vanter la  » force d’un système pur et dur, la solidité d’un encadrement, d’un entourage, d’un protocole qui a un certain mérite : un prince n’a pas nécessairement à avoir une vie comme tout le monde, parce qu’il n’a pas le job de tout le monde « , explique-t-il.

Le souvenir glorieux de la Belgique du xixe

Van Ypersele, Davignon, Lippens, Janssen et Jacobs appartiennent, depuis leur jeunesse, aux cercles les plus sélectes de notre pays. Ils ont côtoyé les gens les plus riches à l’échelle belge et internationale, sont connus pour la qualité et l’étendue de leurs relations.  » La société a toujours confié la « res publica » à une certaine élite « , a confié le baron Daniel Janssen à Joost Ballegeer. L’auteur flamand poursuit :  » Dans les cercles de cette « petite loge », mais aussi de la noblesse et de la haute bourgeoisie vit toujours le souvenir glorieux de la réussite de la Belgique au xixe siècle  » Bref, dans ces milieux, on est généralement convaincu qu’un fédéralisme trop poussé nuirait au rayonnement international du pays. Dès lors, la stratégie de ce club des cinq consisterait à gagner à leur cause les hommes les plus influents d’une Flandre jugée trop peu attachée à la Belgique. Comme Paul Buysse, par exemple, actuel président du conseil d’administration de Bekaert. Ce Flamand sans titre universitaire, anobli par le roi, qui s’est fait tout seul, veille, lui aussi, comme un père sur le prince Philippe dont il préside le Fonds. Dans les coulisses du Palais, tous ces hommes de poids ont évidemment une influence bien plus grande encore et un profil sociologiquement beaucoup plus homogène que la plupart des dignitaires du roi. l D. K.

Dorothée Klein

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