L’infini des gris

Breccia et Munoz à Charleroi: un précieux rendez-vous avec deux maîtres de la BD mondiale. Rien de moins

Le neuvième des arts, seulement, la bande dessinée? Allons donc! Alberto Breccia (mort en 1993, à 74 ans) et son élève José Munoz, aujourd’hui sexagénaire, ont prouvé depuis longtemps que la BD savait se montrer l’égale des autres formes d’expression picturale. Leurs oeuvres, qui viennent d’envahir les cimaises du palais des Beaux-Arts de Charleroi, en fournissent une démonstration flamboyante. L’adjectif peut paraître saugrenu pour deux maîtres du noir et blanc. Mais il y a une telle force, un tel cri, une telle tragédie dans la plupart des documents exposés – osons parler de tableaux, surtout pour Breccia – qu’il faut choisir des mots forts, voire excessifs, pour ne pas trahir l’intensité des messages et des styles. Le pluriel est de rigueur car, au-delà de la filiation artistique, Breccia et Munoz ont creusé chacun leurs propres sillons.

Le premier n’a pas quitté l’Argentine. Autodidacte, créateur de nombreuses séries, fondateur d’une école interdisciplinaire d’arts plastiques, il va enseigner le dessin aux côtés d’Hugo Pratt et consacrer sa vie à la recherche graphique, explorant toute les techniques pour mieux rendre l’infinie gamme des gris et des ombres. Réduit au silence par la dictature des généraux (qui fera assassiner son ami scénariste Oesterheld), Breccia publiera en Europe. On lui doit au moins deux albums fondamentaux pour l’histoire de la bande dessinée: Mort Cinder (avec Oesterheld, justement), en 1962, et, surtout, l’inoubliable Perramus (d’après Sasturain), évocation majeure du drame argentin entamée en 1984, au lendemain de la chute du régime fasciste.

Munoz, lui, avait quitté l’Argentine avant la terreur, pour des raisons économiques. Les militaires au pouvoir lui feront passer le goût du retour. Sa rencontre en Espagne avec un compatriote, lui aussi exilé, Sampayo, accouchera d’ Alack Sinner, annonciateur d’une série d’albums denses et écorchés, parmi lesquels une poignante biographie de Billie Holiday… Contrairement à la démarche artistique de Breccia, qui explore, cherche et vagabonde, Munoz s’est enfermé d’une manière obsessionnelle dans des dessins aux à-plats noir opaque lacérés de déchirures blanches fulgurantes. Eternel exilé, ses thèmes – la révolte et l’impuissance – renforcent la désespérance lancinante de son oeuvre.

Comme le montre cette expo aussi intelligente par son propos que par sa mise en scène, Breccia et Munoz, au-delà de leurs divergences, appartiennent bel et bien à l’école argentine, ou en tout cas à l’image que l’on se fait d’elle de ce côté de l’Atlantique: latino et généreuse, violente et indomptable, assoiffée de liberté mais meurtrie par la quête inassouvie d’une dignité trop souvent bafouée.

Stéphane Renard

Munoz/Breccia: l’Argentine en noir et blanc , palais des Beaux-Arts de Charleroi, jusqu’au 17 février 2003. 071- 86 22 74. Fermé les lundis et jours fériés.

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