L’infime grandeur

A Saint-Moritz, entre retours en force des valeurs sûres et émergence de jeunes talents, les surprises se multiplient. A ce niveau-là de la compétition, de petits avantages peuvent se révéler des atouts imparable.

La différence tient souvent à peu de chose. A puissance physique égale, doublée d’une force morale à toute épreuve et couplée à des entraînements intensifs irréprochables, les skieurs de haute compétition sont régulièrement tenus, pour prétendre à la victoire, d’exploiter leurs plus infimes particularités: la finesse d’une carrure, une sérénité intérieure, la force de l’expérience ou la soif de revanche, voire une certaine fantaisie.

C’est cette dernière, judicieusement contrôlée, qui a permis à l’Américain Bode Miller d’accéder à la seconde place du podium de l’épreuve maîtresse du Super-G, sur laquelle se sont ouverts les championnats du monde de ski alpin de Saint-Moritz (Suisse). Sur ce long parcours enchaînant pentes douces, faux plats et descente vertigineuse, celui qui prétend « pouvoir acquérir de la vitesse aux endroits où les autres n’y parviennent pas » s’est laissé aller à de nombreux écarts par rapport aux lois universelles de l’équilibre ou aux techniques patiemment inculquées dans toutes les leçons de ski, pour pourvoir dépasser de quelques centièmes de seconde ses adversaires suisses, pourtant bien partis pour dominer la partie. De l’art moderne pur, en quelque sorte: celui que produisent, par impulsion créatrice géniale, les meilleurs élèves des grands maîtres classiques. Sans pour autant les détrôner.

Alors que le monde entier saluait le retour en force (et en deuxième place du Super-G, à égalité avec Bode Miller) de l’Autrichien Herman Maier, détenteur de plusieurs titres mondiaux mais plus célèbre encore pour ses facultés de récupération physique depuis son grave accident de moto de l’été 2001, c’est son compatriote Stephan Eberharter qui a conquis l’or. Ancien blessé également – mais moins récemment, à une époque où personne ne retenait encore son nom – il a démontré que sa détermination tranquille valait bien toute la rage orgueilleuse de son coéquipier, en lui permettant de récupérer un léger retard de départ à l’endroit précis du parcours où Maier commençait à plier sous la légère défaillance de sa condition physique, encore imparfaite. Et où tous les autres, avant eux, y avaient laissé davantage de plumes.

Autre climat, autres moeurs. Il a suffi d’un soudain refroidissement pour que les championnats du monde de ski alpin adoptent une autre allure. Moins massives que leurs coéquipiers et toujours plus élégantes dans leurs justeaucorps colorés, les skieuses ont disputé leur épreuve initiale de Super-G sous les gifles d’un vent glacé. Certaines, d’ailleurs, et non des moindres, en ont gardé, longtemps après la remise des médailles, le regard figé et les dents serrées, ne laissant échapper que quelques critiques piquantes à l’égard des organisateurs, fustigés pour avoir maintenu la course dans de telles conditions. Les trois gagnantes, pour leur part, en ont pris leur parti au point de dépasser, de loin, les favorites française et italienne pourtant données gagnantes avant l’épreuve. A l’arrivée, l’Autrichienne Michaela Dorfmeister, au même titre que les surprenantes Américaines Kirsten Clark et Jonna Mendes, a rendu grâce à son habileté à rester plus décontractée que ses adversaires sur la piste, en dépit des intempéries.

Mélanges de valeurs sûres autrichiennes et de jeunes talents américains, de tradition du Vieux Continent et de fougue du Nouveau, les deux premiers podiums de cette rencontre internationale de ski alpin ont également célébré, en toute discrétion, la victoire d’une vedette incontestée: la médecine sportive. Celle qui les a tous retapés – quel skieur de haut niveau n’a pas, aujourd’hui, souffert de quelque grave blessure du genou? – , préparés, parfois en un temps record, à de nouvelles épreuves, et exalté la moindre de leurs spécificités physiques susceptible de les rendre meilleurs. Sur une bonne minute et demie de course, 77 centièmes de seconde auront fait la différence pour les hommes, et à peine 2 pour les femmes. Bien peu de chose, décidément.

Carline Taymans

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