L’index en point de mire

Laurence Van Ruymbeke
Laurence Van Ruymbeke Journaliste au Vif

Les attaques contre l’indexation automatique des salaires se multiplient. Le système préserve pourtant le pouvoir d’achat des consommateurs. Mais les enjeux de cette particularité belge sont plus complexes que cela…

Belote et rebelote ! Voilà l’indexation automatique des salaires à nouveau au centre du débat socio-économique. La Commission européenne suggère à la Belgique de se pencher sur son cas pour en modifier le mécanisme en profondeur. Comme l’avaient fait auparavant la Banque centrale européenne, le Fonds monétaire international ou l’OCDE.  » Ces recommandations sont à prendre très au sérieux « , estiment les employeurs.  » Le sujet est non négociable « , réplique-t-on dans les organisations syndicales. On est parti sur de bonnes bases…

Un petit rappel ? L’indexation automatique permet d’adapter les salaires, publics et privés, ainsi que les allocations sociales à l’évolution des prix, c’est-à-dire à l’inflation, calculée sur la moyenne des quatre derniers mois. Ainsi, depuis 2004, l’inflation cumulée s’est élevée à environ 15 % et les salaires se sont gonflés dans la même proportion. Les citoyens ne sont pas plus riches pour autant puisqu’ils paient aujourd’hui 15 % plus cher qu’en 2004 leurs achats de base. Sans ce système d’ajustement, en revanche, leur pouvoir d’achat aurait reculé de 15 %. Tous les travailleurs ne sont toutefois pas concernés par l’indexation : sur les 200 commissions paritaires existantes, 29 n’en bénéficient pas.

En Belgique, les allocations sociales sont automatiquement augmentées de 2 % dès qu’un indice-pivot prédéfini est atteint, comme ce fut le cas en avril dernier. Les allocations ont dès lors été revues à la hausse en mai, et les salaires dans la fonction publique, un mois plus tard. Dans le secteur privé, l’indexation s’applique aux salaires de diverses manières, selon les secteurs d’activités. Certaines conventions sectorielles prévoient une indexation annuelle des salaires, d’autres, mensuelle ou trimestrielle, ou encore lorsqu’un seuil prédéfini est dépassé. Dans tous les cas de figure, le travailleur ou allocataire social est ainsi assuré de ne pas perdre (trop) de pouvoir d’achat.

Nombreux sont ceux qui affirment que c’est ce système qui a permis à la Belgique de traverser relativement sans encombre la récente crise financière.  » L’indexation a joué un rôle de stabilisateur économique « , affirme Chris Serroyen, responsable du service d’études à la CSC. Elle a aussi assuré une forme de solidarité entre tous les secteurs d’activités économiques, qu’ils soient riches ou non. Si l’indexation n’était pas automatique, seuls les secteurs les plus forts l’appliqueraient à leurs travailleurs, tandis que d’autres en seraient privés.

L’inflation n’est toutefois pas répercutée intégralement dans les salaires puisque l’on se réfère depuis 1994, pour procéder à cette adaptation, à l’indice-santé, une sorte de panier type de biens et services pour le consommateur, dont sont exclus le tabac, l’alcool et les carburants (voir encadré). Ce qui veut dire que lorsque les prix pétroliers augmentent fortement, le pouvoir d’achat des consommateurs recule malgré tout, l’indice-santé étant moins élevé que l’indice général des prix à la consommation.

En Europe, la Belgique, le Luxembourg, Malte et Chypre sont les seuls Etats à pratiquer l’indexation automatique des salaires et allocations. Les autres pays intègrent, d’une manière ou d’une autre, l’évolution des prix dans les rémunérations des travailleurs.  » Mais ce n’est pas automatique, c’est-à-dire que cette question fait chaque fois l’objet d’une négociation entre représentants syndicaux et patronaux, dont l’issue dépend du rapport de force en place « , souligne Bruno Van der Linden, économiste à l’Ires (Institut de recherches économiques et sociales à l’UCL).

Le serpent se mord la queue

Les adversaires de l’indexation automatique lui reprochent, pour l’essentiel, d’alimenter la spirale de l’inflation. Les salaires augmentés pèsent sur les entreprises qui, dans certains cas, répercutent ce coût supplémentaire dans le tarif de leurs produits. Cela entraîne à son tour une hausse des prix, etc. C’est cet effet  » boule de neige  » qui fait peur.  » Faux, dit-on à la FGTB. Ce sont généralement les soubresauts des prix pétroliers qui alimentent l’inflation. Un meilleur contrôle des prix, notamment énergétiques, permettrait sans doute de ralentir l’inflation. « 

Prises à la gorge, certaines des entreprises qui doivent absorber cette hausse des coûts salariaux optent parfois pour des coupes dans leurs effectifs ou renoncent à engager du personnel supplémentaire.  » En Belgique, nous avons déjà perdu des emplois de cette manière, lors des grandes crises pétrolières, confirme Bruno Van der Linden. Toute la question est de savoir s’il vaut mieux protéger le pouvoir d’achat de certains, qui ont un travail, ou accepter une stagnation des salaires en sauvant des emplois.  » Supprimer l’indexation automatique des salaires permettrait donc de créer des emplois neufs ? Difficile à affirmer, car la perte de pouvoir d’achat des consommateurs freinerait la demande intérieure, donc la prospérité des entreprises domestiques. Mais l’opération prendrait en tout cas du temps.

Des indexations dans tous les coins

Si certains, comme le PS, Ecolo ou les organisations syndicales, ont déjà fait savoir qu’il était hors de question de songer à supprimer l’indexation automatique des salaires, d’autres envisagent désormais d’ouvrir au moins le débat. Mais en profondeur, alors. Car, en Belgique, bien des prix sont indexés, notamment les loyers et les honoraires conventionnés des médecins et des avocats, au risque de tomber dans un infernal engrenage.  » Il ne faut pas se braquer sur les seuls salaires, estime un économiste. La réflexion doit être plus vaste que cela. « 

En outre, le moment est peu propice pour toucher à l’indexation automatique : les travailleurs et allocataires sociaux ne sont pas responsables de la dernière crise. La leur faire payer risque de mal passer auprès de la population.  » Il y a de toute manière un débat à ouvrir sur cette question, même si l’on maintient l’indexation automatique, estime Philippe Defeyt, qui dirige l’Institut pour un développement durable. Car toutes les familles ne présentent pas les mêmes structures de dépenses.  » Ainsi, le poids du poste  » logement, eau, électricité, gaz et autres combustibles  » est de 26,1 % dans le budget d’un ménage moyen mais de 38,5 % pour les ménages les plus défavorisés. Lorsque les prix de produits comme l’électricité et le gaz augmentent fortement, les familles aux revenus les plus faibles sont donc davantage touchées. Et cela, malgré le mécanisme d’indexation automatique…

En attendant, chacun y va de sa petite idée pour faire avancer la réflexion : exclure les hauts salaires du système d’indexation, ne l’appliquer que jusqu’à un certain seuil de rémunération, indexer les salaires à la baisse lorsque les prix sont en recul, ou au moyen d’un montant forfaitaire et non d’un pourcentage, modifier le contenu du panier de référence pour calculer l’inflation, réguler les prix des produits énergétiques pour limiter l’inflation, inventer un système d’indexation annuel applicable dans toute l’Union européenne…

Sans oublier, comme le rappellent opportunément les partisans de l’index, qu’il y a d’autres pistes que la suppression de l’indexation des salaires pour équilibrer les finances publiques : par exemple une taxe européenne sur les spéculations boursières, une lutte plus efficace contre la fraude ou la suppression des intérêts notionnels. Choix politique que tout cela…

LAURENCE VAN RUYMBEKE

La suppression de l’indexation créerait-elle des emplois neufs ? Difficile à affirmer

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