L’identité européenne

(1) Jacques Chirac, le 7 décembre 2001.

(2) François Mitterrand, le 11 mai 1987.

(*) Valérie Rosoux enseigne la négociation internationale à l’UCL et fait partie du Centre d’étude des crises et des conflits internationaux (Cecri û UCL).

L’Europe a besoin plus que jamais d’une identité « . C’est en ces termes qu’en 1996 Bronislaw Geremek ouvre un propos consacré à la notion de mémoire européenne. Ce constat n’est pas seulement celui d’un historien médiéviste polonais. C’est aussi celui d’un ministre des Affaires étrangères animé d’un souci éminemment pragmatique. Sept ans plus tard, l’Europe semble toujours, sinon davantage, avoir besoin d’une identité. Il convient dès lors de s’interroger. Au-delà des institutions politiques, juridiques et économiques de l’Union, perçoit-on les prémisses d’une identité européenne ? Si oui, sur quel passé commun se fonde-t-elle ?

D’aucuns considèrent que l’Europe n’est pas une invention récente née du génie des pères fondateurs, mais le produit d’une maturation multiséculaire qui remonte aux trois berceaux d’Athènes, Rome et Jérusalem. C’est dans cette perspective que maints représentants officiels se réfèrent à la mémoire de l’Europe. Pour l’ancien chancelier allemand Helmut Kohl, c’est  » depuis toujours « , qu’il s’agisse de la période carolingienne, du Moyen Age ou encore de l’époque des Lumières, que les points communs entre les peuples européens sont plus marquants que les heurts qui les ont divisés. Dans la même lignée, le président français François Mitterrand dépeignait l’histoire du continent comme une aventure de  » peuples frères auxquels il aura fallu plus d’un millénaire pour se reconnaître tels qu’ils sont  » et  » pour s’unir « . Quelques années plus tard, le ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine affirmait à son tour que  » l’identité européenne est une réalité historique et culturelle « . Bref, tous mettent en exergue l’existence d’un patrimoine commun au sein de l’Union.

La multiplication de ces références ne suffit toutefois pas pour créer une  » mémoire européenne  » dans laquelle chacun peut se reconnaître. De plus, l’évocation émue du passé et les serments réciproques de fidélité ne font-ils pas figure de pure rhétorique au regard d’intérêts largement contradictoires ? La représentation cristallisée des discours officiels peut-elle atténuer une réalité faite aussi de désaccords et de conflits d’intérêts ? Force est de constater que la notion de mémoire européenne constitue un projet politique et non une réalité sociologique. Les résultats d’un sondage récent à propos de l’existence d’un patrimoine mémoriel commun en témoignent ( Le Monde, 5 mars 2003). Le but de l’enquête menée dans six pays û Allemagne, Espagne, France, Grande-Bretagne, Italie et Pologne û était de déterminer si les Européens partagent des souvenirs communs et si oui, lesquels. Il s’agissait de déceler les éventuelles figures historiques associées à l’idée d’Europe. Les résultats de ce sondage montrent qu’il n’existe pas à l’heure actuelle de  » panthéon européen « , chaque pays privilégiant ses propres personnages historiques et occultant les personnalités étrangères à son panthéon national. Ainsi, près d’un demi-siècle après le début de sa construction, l’Europe est caractérisée par une cohabitation de mémoires nationales, plutôt que par une intégration de celles-ci.

Face à ce constat, l’élaboration d’une mémoire européenne qui soit vivante et génératrice d’un lien social apparaît comme une gageure. Comment élaborer un récit suffisamment vaste pour englober la pluralité des représentations du passé ? Il est certes vraisemblable que seule l’élaboration progressive d’une mémoire commune permettra à terme de décloisonner les mémoires nationales. Mais ce projet d’intégration ne signifie ni l’uniformisation ni l’homogénéisation des représentations du passé. Il sous-entend, au contraire, l’acceptation du dissensus et du conflit d’interprétation qui résultent immanquablement d’événements tels que les guerres. Cette perspective n’est concevable que si l’on ne perçoit plus la vision officielle comme une vérité une et définitive, mais comme une tension dynamique entre différentes représentations en perpétuelle évolution. La démarche est audacieuse mais elle s’impose. A défaut, la prétendue  » mémoire européenne  » prendra la forme d’un consensus lisse, d’une description figée et politiquement correcte, dénuée de toute épaisseur sociale.

L’enjeu est de taille. En effet, l’une des composantes essentielles de toute identité collective réside dans l’interprétation qui est donnée à l’histoire du groupe. Au fil des siècles, l’identité de chaque peuple se forge des souvenirs qu’il entretient, qu’il assume ou qu’il perd û voire qu’il refoule. L’organisation des souvenirs et des oublis devra donc également conditionner l’existence d’une identité qualifiée d’européenne. De cette organisation dépendra le fait que la  » vieille Europe  » devienne l’Europe de demain. Alors seulement pourrons-nous affirmer que l’histoire de la construction européenne constitue une pédagogie permettant de  » faire triompher la dynamique de la convergence et de la solidarité sur les forces de la division et de la rivalité  » (1). Alors seulement pourrons-nous clamer haut et fort qu’après avoir dépassé les affrontements qui les ont déchirées pendant des siècles, les nations européennes ont une vocation particulière : insuffler  » un peu de sagesse  » dans le monde (2).

Les textes de la page Idées n’engagent pas la rédaction.

Valérie Rosoux, chargée de recherches au Fonds national de la recherche scientifique (FNRS) (*)

Après avoir dépassé les affrontements qui les ont si longtemps déchirés, les Européens ont une vocation particulière : insuffler un peu de sagesse dans le monde

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