L’hyper-déflagration

Pas de doute possible, c’est un homme à poigne. Qui appelle un chat un chat, un licenciement, un licenciement, un désastre, un désastre. Pas de tremblement dans la voix, on sent d’emblée une mâle assurance, le parfait profil pour l’emploi. Sans états d’âme.  » The right man  » parachuté par le grand patron du groupe Lars Olofsson en juillet dernier dans  » the right place  » pour réaliser un audit pointilleux du business de Carrefour en Belgique. Quelque six mois plus tard, l’affaire était pliée ; la fin de la récréation, sifflée. A la clé, 1 672 emplois perdus et pas moins de 21 magasins fermés. Gérard Lavinay, 48 ans, un pro de l’alimentaire, un homme de terrain  » qui aime mettre les mains dans le cambouis  » a lancé une première salve qui a ébranlé 15 000 salariés, tout en laissant planer le plus grand mystère sur le futur.  » Ça passe ou ça casse « , a-t-il même élégamment insinué. En clair, si les syndicats résistent, Carrefour pourrait carrément mettre la clé sous le paillasson.

On le sait bien, le marché belge est complexe. Au moment même du rachat de GB par le no 1 de la distribution européenne, la barque était plombée. Aujourd’hui, c’est l’enlisement. La part de marché du distributeur français est en chute libre, le chiffre d’affaires dérape, les pertes accumulées gonflent dangereusement. Sans oublier l’environnement hyper-concurrentiel, les coups de boutoir sans concession de Delhaize et de Colruyt, la prolifération des Lidl et autres Aldi. Tous plus prompts à réagir et à coller au mieux à la transformation radicale des habitudes de consommation des Belges, de plus en plus infidèles à une seule enseigne. Un mouvement qui s’étend bien au-delà de nos frontières d’ailleurs, et qui entraîne un véritable bouleversement de la donne au c£ur même de la distribution.

Il n’empêche. Il leur en aura fallu du temps, aux dirigeants d’outre-Quiévrain, pour comprendre que la Belgique n’était pas une excroissance naturelle du marché français, surtout en matière d’alimentation. Eh oui, la Wallonie n’est pas la Flandre, ni Bruxelles. Autant de nuances qui ont échappé aux trois précédents patrons français envoyés sur nos terres par Paris. Trois petits tours et puis s’en vont… laissant dans leur sillage le souvenir de beaucoup de légèreté, pas mal de désinvolture, voire d’arrogance. Et une totale incapacité à redresser la situation.

Or Lavinay lui-même le reconnaît, le marché belge est l’un des rares en Europe où l’alimentaire est en croissance. Carrefour pourrait donc y investir encore quelque 300 millions. Pour autant que la nouvelle stratégie, qui implique un véritable ébranlement de la politique sociale du secteur, vise juste… et rapporte gros. On se souvient, en effet, que voici deux ans, à la faveur de dissensions au sein des grandes familles d’actionnaires, Bernard Arnault, le big boss de LVMH, avec la complicité de Colony Capital, était parvenu à s’infiltrer dans le groupe. Les financiers dans la bergerie ! Et pas n’importe lesquels. Des maestros qui attendent un return sur investissements à très court terme. Quitte à vendre des filiales et les bijoux de famille pour faire remonter du cash aux actionnaires. D’autant plus que depuis leur arrivée, crise oblige, l’action a méchamment dégringolé. Ambiance, ambiance et pressions  » amicales  » pour désengager le groupe des marchés faibles, comme la Russie, l’Italie, l’Argentine… ou la Belgique, au profit de pays plus prometteurs du côté des Balkans par exemple… Une spéculation dont on sait trop bien qu’elle siphonne, en réalité, l’économie, la vraie.  » Le positif est de retour « , affirmait la dernière pub de Carrefour. Possible. L’angoisse aussi.

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 » Le positif est de retour « , l’angoisse aussi

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