L’horizon incertain des Basques

Les sanglants attentats de Madrid n’étaient pas l’ouvre d’ETA. Affaiblie, l’organisation indépendantiste n’a cependant pas désarmé. Et, au Pays basque, le malaise demeure. Reportage

De notre envoyé spécial

Entre Bilbao et Saint-Sébastien, une boutade circule :  » Si un Allemand, un Français et un Basque devaient écrire un livre sur l’amour, l’Allemand écrirait un ouvrage en cinq tomes intitulé Autour du problème de l’amour, le Français, un livre léger, L’Amour, toujours ? et le Basque un essai sur L’Amour et le problème du Pays basque.  » De fait, la politique est ici omniprésente. Un peu partout, on retrouve la même banderole, suspendue aux rebords des fenêtres : Euskal Presoak, Euskal Herrira ( » Les prisonniers basques au Pays basque « ). Tous les villages ont leurs affiches réclamant le droit à l’autodétermination, tandis que les abords des voies ferrées sont parsemés de slogans en euskera, la langue basque. Dans le vieux Saint-Sébastien, à 300 mètres du port, la rue Juan de Bilbao rassemble une dizaine de bars nationalistes. Clientèle militante, drapeaux basques et musique à fond la caisse,  » Herria  » est le plus emblématique d’entre eux. Le touriste de passage n’y passe pas inaperçu, le journaliste encore moins. Derrière le zinc, la serveuse fait non de la tête à la première question. Au-dessus d’elle, des photos noir et blanc : ce sont les  » prisonniers politiques « , en fait des membres d’ETA. La coutume veut que, lorsqu’un détenu est libéré, il aille lui-même décrocher son portrait…

Saint-Sébastien, pourtant, est une ville paisible. Le charme de la station balnéaire ferait presque oublier qu’un conflit armé sévit depuis trente ans au Pays basque. Profitant des premiers jours de grand soleil, les habitants ont pris la plage d’assaut. Les manifestations se succèdent d’ordinaire à un rythme effréné, mais, ces derniers temps, elles ont tendance à s’espacer. Le problème basque n’est pas résolu, il est en veilleuse.  » Le nouveau gouvernement socialiste doit trouver ses marques, le Parti populaire est toujours sous le choc de sa défaite électorale, les nationalistes modérés veulent voir comment les choses tournent et ETA est très affaiblie par les dernières arrestations. Bref, tout le monde essaie de gagner du temps « , résume Carlos Martinez, président de la plate-forme antinationaliste Basta ya. Lorsqu’il était Premier ministre, Jose Maria Aznar ne cessait de vitupérer contre  » ceux qui menacent l’unité de l’Espagne « . Les électeurs l’ont sanctionné, et son successeur, Jose Luis Zapatero, a adopté un profil plus conciliant.  » Depuis le mois de mars, plus que le gouvernement, c’est le climat qui est différent, commente Gorka Espiau, le porte-parole d’Elkarri, une association qui plaide pour une issue négociée du conflit basque. Le Parti populaire, c’était le manque de nuance, le refus de la main tendue… Tout ce que nous combattons.  »

Un étrange entre-deux

Si la tension est moins palpable, elle n’a pas pour autant disparu. Le juge Baltasar Garzon vient d’ouvrir une enquête sur le groupe de rock Soziedad Alkoholika, soupçonné d’éloge de la lutte armée.  » Pour les fascistes, nous sommes tous des terroristes « , chante-t-il dans un de ses morceaux. Depuis 1998, Garzon n’a de cesse de s’attaquer à la nébuleuse qui entoure ETA. Pour venir à bout du terrorisme, il n’a pas hésité à mettre hors la loi le parti Batasuna, le mouvement de jeunesse Segi, les journaux Egin et Egunkaria… La liste Herritarren Zerrenda, qui voulait se présenter aux élections européennes, vient par ailleurs d’être considérée comme le prolongement de Batasuna par le Tribunal suprême. Elle ne pourra donc pas concourir le 13 juin. Une décision qui, étonnamment, a suscité assez peu de remous.  » Les gens sont fatigués, explique l’écrivain Iban Zaldua. On a appris à vivre avec les attentats d’ETA, et on s’habitue maintenant à ce que la loi soit utilisée pour fermer des journaux et interdire des partis.  » La population, en fait, a le sentiment de se trouver dans un entre-deux un peu étrange. Le gouvernement socialiste ne semble toujours pas disposé à négocier avec ETA, et celle-ci a répété dans son dernier communiqué que la trêve n’était pas à l’ordre du jour. L’organisation, pourtant, n’a plus commis d’attentat depuis sept mois, et sa dernière victime mortelle remonte au 30 mai 2003.  » On vit dans une situation de trêve implicite, sans trop oser espérer qu’elle dure, dit un étudiant. En 1998, quand ETA a décrété un cessez-le-feu, je ne voulais pas y croire. Mais cela m’a semblé encore plus irréel lorsque, seize mois plus tard, elle a recommencé les assassinats.  »

Pas de trêve en vue

 » La société basque est gangrenée par la violence d’ETA. Son existence même empêche toute normalisation. Ce sont les attentats qui ont permis aux « espagnolistes » de jeter l’opprobre sur l’ensemble de nos revendications « , clame Begoñe Errazti, la présidente d’Eusko Alkartasuna, un parti indépendantiste de centre-gauche. Juges, hommes politiques, journalistes, chefs d’entreprise… : on estime à 42 000 le nombre de personnes menacées par ETA. Créée en 1959, sous le franquisme, l’organisation s’est de plus en plus militarisée. Son histoire est celle d’une dérive.  » Pendant longtemps, elle a bénéficié d’un certain prestige, hérité de sa lutte contre la dictature, raconte Geraldo Carrere, membre du collectif d’extrême gauche Zutik. Mais les Basques, aujourd’hui, ont davantage confiance dans les institutions démocratiques. La société a énormément changé, et ETA ne semble pas s’en apercevoir.  » Les victimes, désormais, n’ont plus peur de faire entendre leur voix.  » Jusqu’au milieu des années 1990, nous étions complètement marginalisés, se souvient Cristina Cuesta, dont le père, patron de l’entreprise Telefonica, a été assassiné par ETA. Les victimes, ce n’était pas nous, mais les etarras qui étaient emprisonnés.  »

Le 11 mars dernier, les attentats de Madrid ont été condamnés avec virulence par Batasuna. Dorénavant, comment le parti pourra-t-il garder le silence sur d’autres actions sanglantes, celles d’ETA ?  » On n’a jamais applaudi aucun attentat. Mais on ne peut pas mettre toutes les formes de violence dans le même sac « , répond simplement Joseba Alvarez, membre de la direction de Batasuna. Physique imposant et barbe fournie, il bat en brèche les discours qui réduisent ETA à un groupe de brigands.  » C’est complètement bidon. ETA n’a rien à voir avec Al-Qaida. Sa direction a été plusieurs fois arrêtée. Si elle survit malgré tout, c’est parce qu’il y a derrière un projet politique et un soutien de la population.  »

 » In-komunikazioa  »

Effectivement, le nationalisme le plus radical bénéficie toujours d’un appui social, évalué à 10-15 % de la population. Il a ses bastions dans les villages qui entourent Saint-Sébastien, et recrute majoritairement chez les jeunes de la classe moyenne.  » Même réduite, la base populaire d’ETA reste beaucoup plus importante que celle des Brigades rouges, note Iban Zaldua. Je n’aime pas Batasuna, mais je crois que l’interdire était une très mauvaise idée. En Irlande du Nord, c’est parce que le Sinn Féin est resté dans le jeu politique que l’IRA a finalement désarmé.  » Exact. Sauf qu’Arnaldo Otegi, le chef de file de Batasuna, n’est peut-être pas comparable à Gerry Adams.  » Comme président du Sinn Féin, Adams pouvait imposer ses vues à l’IRA. Ici, au contraire, c’est ETA qui contrôle Otegi « , déplore Inaki Irazabalbeitia, coordinateur général adjoint d’Aralar, une dissidence de Batasuna.

Les nationalistes, en tout cas, sont difficiles à suivre quand ils se décrivent comme un peuple opprimé. Au même titre que l’espagnol, l’euskera est reconnu comme langue officielle dans la communauté autonome basque. Et, en 2003, le PIB de celle-ci était de 25 % plus élevé que celui de l’Espagne.  » Je ne sais pas si nous sommes opprimés, mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a ici un vrai problème politique, analyse Gorka Espiau, de l’association Elkarri. Que Madrid le veuille ou non, la majorité de la population demande un nouveau statut pour le Pays basque.  » Face à ces revendications, la position du gouvernement est claire : oui au dialogue, mais dans le cadre strict de la Constitution. Comme si celle-ci était absolument intangible… Bref, c’est l’ in-komunikazioa, le dialogue de sourds. Et la disparition d’ETA ne réglera pas tous les maux du Pays basque d’un coup de baguette magique.

François Brabant

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