L’honneur d’une juge

En 1996, la chute de Martine Doutrèwe, la juge d’instruction liégeoise privée d’informations essentielles sur Marc Dutroux, aurait arrangé beaucoup de monde. C’était le bouc émissaire idéal. Elle a résisté, mais ne fut blanchie qu’après sa mort par la cour d’appel de Liège

Eh bien, dans ces conditions, vous serez responsable de la mort de nos enfants !  » lance Carine Russo à Martine Doutrèwe. La juge d’instruction liégeoise vient d’expliquer aux parents des deux petites disparues, Julie Lejeune et Melissa Russo, qu’elle ne peut pas leur donner accès au dossier d’instruction ni les associer à l’enquête. Cette réunion au palais de justice de Liège, le 31 juillet 1995, est déterminante. Elle est organisée cinq semaines après l’enlèvement des deux fillettes, le 24 juin, à Grâce-Hollogne. Le dossier a été mis à l’instruction, dès le surlendemain, chez la juge de garde. Mais les vacances judiciaires approchent. Après avoir mis en place une équipe d’enquêteurs et supervisé les premières investigations, la magistrate passe le relais à d’autres juges. Un mois de juillet pendant lequel elle se tient informée du déroulement de l’enquête. Un mois d’angoisse irrépressible pour les parents.

Qu’est-ce qui a dérapé dans la relation entre les deux femmes, l’une, mère aux abois, obligée de dépendre des  » professionnels  » pour ce qu’elle a de plus cher au monde, et l’autre, dont l’apparence traduit la maîtrise de soi et d’un monde ordonné par les exigences de la fonction ? Un regard, une absence de regard ? Ne pas avoir répondu à Carine Russo dans le même registre subjectif û ou intersubjectif û, au risque de passer pour hautaine, indifférente ? Partager les émotions : mission impossible pour une magistrate formée à l’ancienne. Quand elle était juge de la jeunesse, Martine Doutrèwe n’ordonnait jamais le placement d’un enfant sans avoir, au préalable, visité l’établissement où il allait vivre. Pas d’épanchement, mais des actes. Au palais, mais aussi à la police judiciaire et à la gendarmerie, on l’apprécie pour ce mélange de fermeté et de souci des autres. La justice liégeoise va, donc, être considérée comme un bastion, une entité en soi, séparée des manants par un mur invisible, en dépit des efforts infructueux pour renouer le contact avec les parents désemparés.

Les enquêteurs ? Une équipe mixte d’enquêteurs, composée de gendarmes et de quelques membres de la police judiciaire, est placée sous l’autorité du commissaire Daniel Lamoque (PJ), un flic brillant mais dépourvu de charisme. A cette époque, le lieutenant- général Willy Deridder, commandant d’une gendarmerie qu’il a essayé de rapprocher du citoyen, ne fait pas mystère de son intention de prendre une part plus active à la conduite des enquêtes judiciaires et il prospecte les terres communales. C’est le bon élève de la classe  » police « . Il est soutenu par le ministre de l’Intérieur, Johan Vande Lanotte (SP), qui sait gré à la gendarmerie d' » obéir  » et de servir sa vision d’un parquet tout-puissant, ramené dans le giron du pouvoir exécutif.

Dès le 7 juillet 1995, une information parvenue à la gendarmerie de Grâce-Hollogne fait de Marc Dutroux un suspect privilégié de l’enlèvement de Julie et de Melissa. Le 9 août, une réunion associant toutes les BSR (brigades de surveillance et de recherche) concernées par l’enquête sur Dutroux est convoquée à Charleroi par le Bureau central de renseignements (BCR), un service d’appui dépendant de l’état-major bruxellois. C’est à ce moment que la décision est prise û en toute illégalité û de déterritorialiser l’enquête, en soutirant à un juge d’instruction carolorégien un mandat de perquisition dans les maisons du repris de justice et en le plaçant sous observation (opération Othello), au mépris de la circulaire relative aux techniques particulières de recherche, qui implique l’information écrite du magistrat réellement chargé de l’enquête.

 » Je ne veux pas vous assassiner  »

D’un bout à l’autre, Martine Doutrèwe a été roulée dans la farine par les gendarmes. Jusqu’à la  » cellule disparition  » du BCR qui lui promet hypocritement d’aider ses enquêteurs û les BSR, mais pas les péjistes, encore moins elle û, lorsque, se heurtant à des impasses, elle réclame de l’aide, le 19 septembre 1995. Elle découvre l’étendue de la tromperie le soir de l’autopsie des deux petites filles, à Charleroi, le 18 août 1996. Emu, l’adjudant-chef Gillot lui montre les documents relatifs à Marc Dutroux,  » confidentiels et internes à la gendarmerie « . Sous le choc, elle ne les saisit pas sur-le-champ. Elle demande au sous-officier de lui rapporter les documents, dès le lendemain, et d’en dresser un procès-verbal de synthèse.  » Je ne veux pas vous assassiner « , dit-elle. Elle n’obtiendra jamais l’original. Sortant de son cabinet, Gillot est littéralement  » raflé  » par une estafette de l’état-major et conduit à Bruxelles. Là, des officiers supérieurs mettent au point le scénario qui permettra à la gendarmerie de se disculper de l’échec de l’  » enquête du siècle « . Comment ? En accusant la juge liégeoise, honnie par une partie de l’opinion publique, de ne pas avoir été  » chaude  » pour enquêter sur Dutroux. L’homme sur qui repose cette charge, celui qui ne doit pas faiblir, c’est l’adjudant Jean Lesage, de la BSR de Seraing, le véritable chef d’enquête. Il soutiendra, lors des confrontations télévisées du 18 décembre 1996, qu’il a clairement informé la juge de l’existence d’un  » suspect m£urs  » à Charleroi. Alors que les autres témoignages de ce soir-là, ainsi que le sens général du dossier û très clairement établi par Martine Doutrèwe dans un rapport qui ne sera malheureusement pas joint à celui de la commission parlementaire d’enquête û, démontre tout le contraire.

En septembre 1996, la panique a gagné les plus hautes sphères de l’Etat. Lorsque le ministre de la Justice, Stefaan De Clerck (CVP), lit à la tribune de la Chambre des extraits du rapport d’Anne Thily, procureur général de Liège, très sévère pour la gendarmerie, le ministre de l’Intérieur Johan Vande Lanotte quitte ostensiblement l’hémicycle. Les officiers supérieurs de la gendarmerie qui, quelques heures plus tôt, ont donné une conférence de presse pour contredire par avance Anne Thily ne sont pas rappelés à l’ordre. A la demande du ministre de la Justice, le Comité P se lance dans une enquête orientée sur l’instruction de Martine Doutrèwe. En principe, il n’est chargé que du contrôle des services de police… Mais on n’est pas à une bizarrerie près. A cette époque-là, la Belgique marche sur la tête. La Liégeoise est la femme à abattre, celle dont le scalp calmerait l’indignation générale. Le ministre de la Justice, engagé dans une course à la popularité avec le frais émoulu président de la commission Dutroux, Marc Verwilghen (VLD), insiste lourdement auprès du premier président de la cour d’appel de Liège pour qu’il obtienne du supérieur hiérarchique de la juge, le président du tribunal de première instance, Robert Bourseau, qu’il entame une procédure disciplinaire. Mais Bourseau refuse sèchement. Dans son rapport d’avril 1997, la commission Dutroux n’épinglera finalement que des peccadilles, néanmoins disproportionnées par rapport au traitement extraordinairement indulgent réservé au juge brugeois chargé de l’enquête sur la disparition d’An Marchal et d’Eefje Lambreks.

L’enquête disciplinaire de la cour d’appel de Liège, menée sur la base de ces présomptions de  » manquements individuels « , se hâte lentement. Beaucoup trop lentement pour que, de son vivant û elle est décédée en avril 1999 d’un réveil de son cancer û, et bien qu’elle l’ait souhaité ardemment, Martine Doutrèwe sache qu’elle avait été entièrement blanchie des fautes qu’on lui reprochait. Sa résistance à la logique inhumaine des grands corps de l’Etat n’a guère été reconnue par ses pairs. Sur la petite plaque opposée à l’entrée du bureau qu’elle occupait au palais, on peut cependant litre ceci :  » En hommage à Martine Doutrèwe, juge d’instruction. Juste quelqu’un de bien. « 

Entretiens : Marie-Cécile Royen

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