L’homme traqué

Michael Collins, adepte des sports extrêmes et écrivain des limites, dresse le portrait d’un Américain à la dérive. Brillant.

C onfident des âmes perdues, l’Irlandais Michael Collins a signé plusieurs romans qui explorent les marges de son pays d’adoption, les Etats-Unis. Avec Minuit dans une vie parfaite, il remonte la pendule dans une autre direction, jusqu’au  » bord du précipice « , où son narrateur, Karl, dit avoir échoué. Il a la quarantaine et, s’il est aux abois, ce n’est pas seulement parce que son mariage avec Lori bat de l’aile. Sa mère est en train de perdre la boule dans une maison de retraite de Chicago. Son compte en banque fond comme neige au soleil depuis que Lori, qui souffre de stérilité, a décidé de se lancer dans une aventure ruineuse – la procréation artificielle. Quant à son job – Karl est écrivain -, il le rend encore plus amer : depuis son premier roman, qui a bien marché, il est en panne d’inspiration et doit se contenter de ronger son frein dans l’ombre en servant de nègre à un auteur de thrillers qui accumule les succès. Mais il y a aussi, dans la vie de Karl, ce boulet qu’il traîne : à la veille du Watergate, son père a assassiné sa maîtresse avant de se faire sauter la cervelle.

Les dérives et la sottise d’une certaine Amérique

 » Au c£ur de mon métier d’écrivain se tient tapie, sous forme sublimée, cette histoire monstrueuse « , confesse Karl, qui ne tardera pas à être confronté aux absurdités tragi-comiques de son époque lorsqu’un gourou proposera de vendre – à prix d’or – un  » ventre gonflable  » à sa femme, pour qu’elle feigne une grossesse.  » Elle avait choisi le modèle de luxe, avec battements de c£ur et coups de pied incorporés, que l’on pouvait faire grossir à mesure, et qui comprenait une ceinture spéciale capable de provoquer des douleurs lombaires et des troubles urinaires « , écrit Collins, fustigeant les dérives d’une Amérique où des charlatans transforment les vessies en lanternes.

C’est de cette sottise que souffre également le héros de Collins, qui s’accrochera désespérément à l’écriture avant d’être mêlé à un meurtre, une aubaine dont il pourra peut-être s’inspirer pour son prochain roman. Mais il devra aussi rendre des comptes à la police, au fil d’un scénario de plus en plus hitchcockien, où les innocents et les coupables ont parfois le même visageà Avec ce portrait d’un homme traqué, Collins s’impose comme un remarquable chroniqueur du mal de vivre, dans le sillage de John Fante.

2 Minuit dans une vie parfaite, par Michael Collins,

trad. de l’anglais par Isabelle Chapman. Christian Bourgois, 332 p.

ANDRÉ CLAVEL

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