L’homme du bon sens

Si la lutte contre l’hécatombe routière semble, aujourd’hui, susciter un intérêt renouvelé, c’est, en bonne partie, grâce à son association de 400 familles « écorchées vives ». Itinéraire d’un homme de l’ombre, à l’efficacité éclairée

Le 2 avril 1993, entourés d’une foule écrasée par le chagrin, quatre policiers communaux de Watermael-Boitsfort saluent au garde-à-vous un petit cercueil blanc qui fait son entrée dans le cimetière de la commune bruxelloise. Francis Herbert, le papa de la fillette portée en terre, n’oubliera jamais cette image. Parce que la douleur fixe parfois certains détails imprévisibles dans les blessures de la mémoire. Mais, aussi, en raison de la charge symbolique de ce geste, aussi fugace qu’inattendu: « J’y ai vu le signe que, peut-être, les autoritésde ce pays voulaient rendre hommage à toutes ces morts inutiles.Non, ma petite fille et son amie n’étaient peut-être pas mortes dans un « simple »accident de la route de plus. »

Ce jour-là, même si personne ne le sait encore, une certaine Belgique bascule dans une ère nouvelle. La Belgique de l’indifférence, qui laisse 50 de ses enfants – et plus de 1 400 adultes- mourir chaque année sur la route (1). La Belgique de l’impunité, qui relâche des chauffards meurtriers récidivistes, après quelques semaines de suspension du droit de conduire. La Belgique de l’ignoble qui, lorsqu’un enfant est fauché par un véhicule, réclame ensuite une indemnité aux parents pour « frais de désinfection de l’ambulance ». La Belgique de la honte, enfin, qui, au nom du business, presse les familles meurtries de signer à la hâte les documents des compagnies d’assurance, dans le seul but d’éviter à celles-ci le paiement de dédommagements trop importants.

Quelques jours plus tôt, Marie Herbert et son amie Julie s’étaient fait faucher par un automobiliste imbibé d’alcool. Visibilité normale, traversée sur un passage pour piétons, encadrement parfait par les animateurs du mouvement de jeunesse: rien ne devait arriver aux deux gamines de neuf ans et demi, en villégiature à la côte belge. Rien, sauf l’irresponsabilité d’un homme qui venait de trinquer copieusement avec son patron, pour marquer la fin de la semaine.

A l’époque, l’affaire Dutroux n’a pas encore éclaté. Presque personne, en Belgique, ne se soucie du sort des victimes. Et encore moins de celles de la route, juste bonnes à alimenter la rubrique des faits divers. Dans les semaines qui suivent le drame, stupéfait par le manque de considération qu’on leur manifeste, Francis Herbert noue des contacts aux quatre coins de l’Europe et des Etats-Unis. Il découvre, outre Atlantique, l’existence d’associations spécifiquement créées pour leur reconnaissance et leur défense. En Suisse et en Italie, on les informe automatiquement de leurs droits. Parallèlement, il reçoit des dizaines de témoignagesd’autres parents belges, privés brutalement de leur enfant et confrontés, eux aussi, à la difficulté d’entamer le travail du deuil.

L’homme d’action se met en branle. Spécialisé dans le droit européen, cet avocat parfait trilingue n’a plus qu’à ouvrir son carnet d’adresses et frapper aux bonnes portes. Avec une dizaine de familles, il fonde, en 1994, l’association des « Parents d’enfants victimes de la route ». Au départ, la PEVR tente de pallier les carences les plus urgentes, en mettant sur pied des groupes de parole pour les familles. Elle organise, sur les lieux mêmes des accidents, des séances de commémoration. « Rien de macabre mais, au contraire, la présence solidaire de la communauté locale aux côtés des parents, pour que leur enfant ne devienne pas une statistique ». Très vite germe l’idée de marquer les lieux du drame par des panneaux spécifiques (« SAVE »), marqués du prénom et de l’âge de l’accidenté. La Belgique en compte aujourd’hui une trentaine. Mais seulement cinq ou six en Wallonie.

Car, du côté francophone, la sauce prend mal. Herbert saisit alors son bâton de pèlerin. Lui, l’homme discret et introverti, se familiarise avec les interviews et les colloques. Il va trouver les compagnies d’assurances, les milieux automobiles, les politiques, les forces de l’ordre, les gestionnaires de voiries, etc. Au fil de ses démarches, il réalise que chacun travaille dans son coin. Tout est donc à faire: comment améliorer la sécurité routière dans un pays où cette compétence est éclatée entre plus de dix ministères? Ses amis juristes le tempèrent: « Choisis une seule cible, tu n’as que l’embarras du choix: l’alcool au volant, les jeunes, le permis à points, etc. ». Loin de les écouter, il a, au contraire, cette idée décisive: organiser des états généraux de la sécurité routière. « Je voulais une sorte de grand-messe parlementaire, une table ronde avec tous les partis politiques et tous les acteurs concernés. Comme en Grande Bretagne ou en Suède: là-bas, l’hécatombe routière est prise au sérieux. »

Le 25 février 2002, au Heysel, ils sont tous là: Guy Verhofstadt, Marc Verwilghen, Antoine Duquesne, les ministres régionaux, l’état-major de la gendarmerie, les acteurs économiques, etc. Au nom du gouvernement, le Premier ministre annonce solennellement l’objectif de réduire de 50% le nombre de victimes de la route d’ici à 2010. En fait, la PEVR a fait coup double. Car, de purement ponctuelle, la grand-messe se transforme en plate-forme permanente: quatre fois par an, dorénavant, les mêmes acteurs se retrouvent et, patiemment, jettent les bases d’un véritable plan de bataille – chiffré et programmé- pour diminuer l’hécatombe. De là découlent, notamment, le renforcement récent des contrôles sur les points noirs du réseau, la nouvelle classification des infractions (en discussion, il y a peu, à la Chambre), etc. Mais le miracle est triple: alors que les spécialistes de la sécurité routière auraient pu prendre ombrage de l’influence exercée par cet inconnu (« qui suis-je moi, zozo non-spécialisé, avec mes compagnons de la PEVR, 400 familles écorchées vives, pour oser suggérer des solutions? »), ils se prennent au jeu. A l’Institut belge pour la sécurité routière (IBSR), on ne tarit pas d’éloges pour ce travailleur de l’ombre, devenu incollable sur le sujet.

En tout cas, le chantier reste énorme. « Quelle disproportion entre les drames quotidiens sur les routes et, par exemple, le ramdam autour de la publicité pour le tabac à Francorchamps! » explique cet ancien passionné de courses automobiles qui, aujourd’hui, ne cache pas son plaisir à conduire. « Mais en partageant la route, en anticipant et en communiquant au maximum. » Partout où il s’exprime, alors qu’il pourrait stigmatiser des catégories de conducteurs (les jeunes, les vieux, les cow-boys, les yuppies, les camionneurs, etc.), Herbert préfère distiller ses réflexions de bon sens et de responsabilisation. « Au lieu du slogan de la Marche blanche (« Protégez nos enfants »), je préfère  » Protégeons nos enfants ». Je réfute le « y’a qu’à » du café du commerce. Au volant, chacun de nous est une part du problème. »

Philippe Lamotte

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