L’histoire au garde-à-vous

Ce n’est plus un tollé, c’est un séisme. L’onde de choc n’a pas franchi les frontières de l’Hexagone, mais le débat qui secoue la France depuis deux semaines ne peut manquer d’intéresser – voire concerner – les Belges. Le 29 novembre, à l’Assemblée nationale, une majorité de députés refusaient d’abroger, comme le demandaient les socialistes (opposition), un article de loi devenu scandaleux. Celui-ci stipule que  » les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord « . Curieusement, cet article avait été adopté dans l’indifférence générale voici neuf mois déjà (loi du 23 février 2005), avec l’appui des socialistes.  » Des votes par inadvertance « , plaide aujourd’hui le PS. Ainsi, le pouvoir législatif ne décrète plus seulement ce qu’il faut enseigner aux écoliers, mais aussi comment le faire, avec quelle lecture de l’histoire. Le passé colonial de la France reste au programme mais dans la lumière, dorénavant, de l’éclairage officiel.

Atteint au c£ur de leur liberté scientifique, les historiens ont été les plus prompts à réagir. Et vertement ! Blessés dans leur autonomie académique, les enseignants ont embrayé. La bagarre est devenue politique, opposant droite et gauche dans un corps-à-corps parlementaire entêté. Auteur de la disposition contestée, l’UMP de Nicolas Sarkozy repousse toute formulation de compromis. Au nom des rapatriés et des harkis, ces Maghrébins qui servirent sous le drapeau tricolore. Le président Chirac tente en vain d’éteindre l’incendie, confiant, ici, une mission de déminage au président de l’Assemblée, proposant, là, d’instaurer une  » Journée du souvenir  » pour les descendants d’esclaves. Non content de confirmer à ses détracteurs qu’il n’a plus que des mots creux et des man£uvres dilatoires en guise de réponse politique, Jacques Chirac croit-il vraiment calmer la colère des Antillais avec un gadget ?

Comme les poupées russes, la crise du moment en recèle plusieurs autres. Ainsi, sur la colonisation elle-même, elle est virulente et radicalise les discours. Revoilà la gauche extrême qui ne voit dans les aventures algérienne, antillaise, indochinoise ou africaine que honteuses exploitations. En face, la nostalgie caricature une France héroïque et providentielle. Quatre décennies après la décolonisation, les blessures – jamais tout à fait guéries – saignent à nouveau. Les récentes émeutes des banlieues n’y sont pas étrangères. En soulignant les clivages socio-communautaires et le statut de laissés-pour-compte parmi les ex-colonisés ou leurs enfants, elles ont appelé les ex-colons à la réplique. Eux aussi s’estiment mal servis par la France. Eux aussi ont dû affronter les difficultés de l’intégration en Métropole. Eux aussi exigent reconnaissance, la gratitude en prime. La Belgique n’échappe pas complètement à cette tension. D’anciens coloniaux ont fondé, cette année, une ASBL pour dire  » la vérité sur la colonisation belge « , et la grande exposition  » La mémoire du Congo, le temps colonial « , au musée de Tervuren, n’a pas échappé à certaines critiques alors qu’elle avait été conçue en partenariat avec des Congolais.

L’autre débat majeur porte sur les relations entre l’Etat et l’Histoire. Que le premier instrumentalise la seconde n’est pas un comportement bien neuf, y compris sous les latitudes démocratiques. Le pouvoir a beau avoir vocation à gérer le présent pour préparer l’avenir, il ne peut s’empêcher de s’occuper aussi du passé sous divers motifs. Ainsi la Belgique a-t-elle promulgué, comme d’autres, une loi sanctionnant la négation du génocide juif. Elle a institué, en 2001, une commission d’enquête parlementaire sur l’assassinat de Patrice Lumumba, ancien Premier ministre du Congo. L’année suivante, des sénateurs (Ecolo et VLD) demandaient une commission analogue sur l’assassinat du député communiste Julien Lahaut, tué en 1950. Tout récemment, deux députés (MR) à la Communauté française déposaient une proposition de résolution pour que le génocide arménien figure dans les manuels scolaires. Ces interventions-là relèvent d’un même objectif : concourir à l’émergence de la vérité historique sous tous ses aspects et la faire connaître. La proposition française, elle, est d’une tout autre nature. Elle inscrit dans une loi une certaine façon de dire l’histoire. Personne – même pas sous le régime de Vichy – n’avait encore osé le faire ainsi, ont fait remarquer des historiens furibonds. En maintenant une instruction de propagande aussi grossière et en imposant, par surcroît, aux enseignants d’en être les agents, l’Etat français ferait à la fois £uvre détestable et aveu de fragilité. Comme si son passé était incapable de se défendre tout seul.

de Jean-François Dumont

En imposant d’enseigner le rôle positif de ses colonisations, la France réinvente la propagande, ravive de vieilles blessures, et bafoue la liberté de l’historien

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