L’expérience du désir

Le Musée de la photographie de Charleroi propose une approche inédite de l’ouvre de Man Ray, à partir d’une sélection de premiers tirages restés dans l’atelier après la mort de l’artiste

A Paris où il débarque en 1921, l’Américain Man Ray (1890-1976) a tôt fait de conquérir les salons et les coeurs. Son caractère joyeux, associé à sa curiosité et à son sens pragmatique, l’audace de ses inventions et le mystère qui entourent ses oeuvres, en même temps que sa capacité à ne jamais s’engager ni dans un propos théorique ni dans un débat politique lui ouvrent rapidement toutes les portes. De Kiki de Montparnasse à la comtesse de Noailles et d’André Breton, qui le tutoie (fait rarissime!), à Jean Cocteau ou Georges Bataille, il est de toutes les parties surréalistes, même si ses premières amours le situeraient plutôt du côté du mouvement dada et de Marcel Duchamp, son véritable pote.

Les deux hommes se sont connushuit ans plus tôt à la faveur du célèbre « Armory Show » où Duchamp expose, au grand dam du public new-yorkais, un tableau intitulé Nu descendant l’escalier: une « explosion dans une fabrique de tuiles », écrira un critique épouvanté, ce qui ravit le jeune artiste. Il faut dire que Man Ray (qui ne songe alors qu’à la seule peinture) est à la recherche d’un art digne du XXe siècle naissant, qui lui apportera gloire et argent. Or, pour ce faire, il comprend très vite qu’il lui faut être de son temps, donc, devenir un expérimentateur. Et notre homme est gourmand. S’il assimile les leçons du cubisme, il n’en fera pas son affaire et aborde sans complexe l’abstraction. Il croit à son talent. Et, puisque l’art est un « job », il lui faut donc, à côté de travaux alimentaires comme la publicité, promouvoir sa peinture, la faire voir et, pour ce faire, multiplier les reproductions de son travail. Ainsi Man Ray achète-t-il son premier appareil photo et entre-t-il, sans vraiment s’en apercevoir, dans une pratique qui fait aujourd’hui sa gloire.

Pour l’heure, autour des années 1913-1917, Man Ray voit donc de plus en plus souvent Marcel Duchamp qui, à ce moment, l’entraîne dans l’aventure du fameux « ready-made » et des remises en question du statut de l’art. C’est l’heure du célèbre Urinoir et autres Porte-bouteille qui vont lui donner quelques idées nouvelles et l’inclure aussitôt dans la mouvance de l’anti-art, de la provoc et du rire. Bref, quand Man Ray arrive à Paris, après avoir cosigné le seul numéro Dada-New York, Paris l’attend déjà. Et Man Ray ne va pas décevoir, parce que, aussitôt, tout en continuant à peindre et à produire des « objets » (faits d’associations inattendues), il va s’engager dans les avancées expérimentales de la photographie dite artistique. Car il faut rappeler que, si le progrès a fait peur aux générations précédentes, les artistes des années 1920 semblent avoir repris confiance dans ce concept et, fascinés par les inventions de l’âge moderne, font de l’ingénieur un héros. La photographie n’échappe pas à l’engouement. D’où les essais, par Man Ray, de photogramme et de solarisation, mais aussi d’autres procédés qui relèvent de la mise en scène, du cadrage, de la superposition ou des déformations d’images qui privilégient la seule abstraction ou des thématiques (le portrait, l’objet, le nu), mais toujours extrêmement préparés en studio avec, comme alliée et complice, la lumière artificielle dont l’artiste apprend à maîtriser tous les artifices.

En fait, l’originalité de Man Ray va tenir dans presque rien. Un décalage, une association inattendue entre une chose (une boule de cristal, un bilboquet, une statue antique, un bras) et une figure ramenée à l’état d’objet sans vie. Les visages n’ont pas de psychologie, mais une absence quasi métallique qui, d’emblée, les jette en des territoires qui ont la qualité d’un désir suspendu. De même, les objets, ciselés par une lumière si blanche, gagnent des évidences « surréelles ». En rassemblant 300 des 5000 premiers tirages réalisés dans le studio de Man Ray par ses différents assistants (l’artiste lui-même rechignait à faire ce travail) et sauvés par le dernier d’entre eux, Lucien Treillard, le Musée de la photographie de Charleroi ouvre une porte jusqu’ici restée fermée: celle de l’oeuvre originelle sur laquelle, parfois, l’artiste indique des corrections de cadrage. Ce sont, en quelque sorte, les esquisses, les premiers jets (souvent de petit format) qui, plus tard, seront convertis en fonction des usages (la presse, le catalogue, l’exposition…). En regroupant ces épreuves sans se soucier de la chronologie mais plutôt par affinités (de pose, de thèmes, d’éclairage…), Xavier Cannone, directeur du musée et commissaire de l’exposition, propose en réalité une hypothèse: et si l’oeuvre de Man Ray, comme celle de Magritte par exemple mais avec d’autres règles, relevait d’une sorte d’exploration du mystère à partir d’un nombre limité de « pions »? Une sorte de jeu d’échecs du désir qui, en cela, ne ferait que lui faire rejoindre son maître, Marcel Duchamp…

Guy Gilsoul, Charleroi, Musée de la photographie, 11, avenue Paul Pastur. Jusqu’au 1er juin. Tous l

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