Lettres à mes parents

Dans son minuscule réduit privé de lumière naturelle, Sabine tente de conserver le sens du jour et de la nuit en regardant sa montre et un réveil, sur le mouvement duquel elle s’obsède, attachant un souvenir à chaque minute. Elle écrit :  » 1 h 00 : je ne sais pas pourquoi je regarde, 1 h 02 : 2 est le n° de maison de marraine Annie, 1 h 03 : je ne sais pas, 1 h 05 : je ne sais pas, 1 h 07 : parce que c’est mon chiffre préféré, 1 h 08 : parce que c’est le chiffre préféré de Sébastien ( NDLR : le parrain d’une de ses s£urs ), 1 h 10 : je ne sais pas, 1 h 12 : parce que c’est mon âge, 1 h 13 : c’est l’anniversaire de naissance de Bobonne, 1 h 15 : je ne sais pas, 1 h 17 : c’est le jour de la naissance de Sophie et maman, etc.  »

Marc Dutroux lui a laissé son cartable. Elle relit tous ses cours, se morfond pour ses mauvais points en math (elle avait son bulletin), regrette de ne pas avoir mieux appris le néerlandais. Elle tient un calendrier où elle note les jours où sa maman est à la maison, les absences (parfois sept jours d’affilée) et les retours de  » mission  » de Dutroux, au moyen d’une croix, doublée d’une étoile pour certaines scènes. Elle écrit une trentaine de feuillets, pratiquement sans fautes d’orthographe, d’une écriture nette, régulière, souvent sous forme de lettres adressée à sa famille : maman, papa, Nanny et Sophie, ses s£urs aînées, Bobonne, le chien Sam. Sauf une, destinée à sa mère, pliée en un petit tas emballé de papier collant, où elle raconte son premier viol. Entre femmes. Des mots croisés pour son père, qu’elle a recopiés dans des magazines que son geôlier lui a donnés. Un poème d’amour à sa mère. Des demandes de pardon à ses parents, des promesses de bonheur envoyées à tous ceux qu’elle aime.  » Si vous ne l’avez pas fait, écrit-elle à ses s£urs, prenez mes bics et mes marqueurs parce que, après, ils ne vont plus aller.  » Des observations. Comment elle se raccroche à la vie bien réglée de sa famille, imagine, heure après heure, que sa maman revient du travail, à telle heure, puisqu’elle a fait la nuit, à telle autre, la semaine suivante, retours suivis bientôt de ceux de son père ; sa grand-mère qui vient manger à la maison tous les quinze jours, l’anniversaire d’un membre de la famille.

Marc Dutroux, à qui elle demande de poster ses lettres, n’en fait rien mais, au moins, il ne les a pas détruites. Elles ont été retrouvées sous un tapis. Il se sert des informations qu’elles contiennent pour mieux manipuler l’enfant. Celle-ci voudrait savoir si, cet été, ses parents ont sorti la piscine qui ne servait qu’à elle, dans le jardin. Tentative touchante pour savoir si on l’aime encore, si on s’abstient d’utiliser ce souvenir avec insouciance. Il répond par l’affirmative. Un jour, la petite fille envoie à sa mère un naïf questionnaire, avec des  » oui  » et des  » non  » à cocher pour avoir son avis sur toute une série de questions. Dont celle-ci :  » Est-ce que je peux rire ? » Parce qu’elle s’en veut, après tout ce tracas causé à ses parents, de se détendre en regar- dant  » Intervilles  » à la télévision du premier étage. C’est Dutroux qui entoure la bonne réponse et, c’est  » oui « . Elle demande aussi à sa mère qu’elle apprenne au  » monsieur  » – qui prétend avoir été en contact téléphonique avec celle-ci et avoir envoyé un  » copain  » sur son lieu de travail- comment elle fait les carbonnades. Le 8 août, elle se dessine quatre fois avec le même visage rond et exagérément souriant. Avant et après, avec les  » cheveux coupés par Papa ou Maman « . Avant et après, avec les  » che- veux coupés par le monsieur « , la frange beaucoup trop courte.  » Je ressemble à un clown « , écrit-elle. Un petit visage lunaire qui, le jour de sa libération, le 15 août, riait et pleurait en même temps. M.-C.R.

Marie-Cécile Royen

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