L’esprit Arditi

Au théâtre et au cinéma, l’acteur enchaîne les succès avec désinvolture. Dans la vie, l’homme est animé par le doute.Portrait double face

De temps en temps, au milieu de la société des acteurs, qui sont, comme l’on sait, les gens les plus sérieux du monde, paraissent de vrais diables. Ces diables ne suivent aucun plan de carrière, mangent de tout sans se rendre malades et font des grimaces pour leur plaisir au lieu de les exécuter pour les beaux yeux de la presse. Voyez Pierre Arditi : insolent, raisonneur, malicieux, plaisant aux dames par-dessus le marché… à crever de rire au théâtre de boulevard, triste sire dans la cour d’Honneur à Avignon, chanteur d’opérette au ciné, flic à la télé… Où le mettre ? Dans quelle boîte et sur quelle étagère ? A côté du césar, du molière et du sept d’or, reçus tous trois en 1987 ?

L’étiquette, Pierre Arditi l’annonce avec panache : acteur généraliste. Point barre. Son label ? Qualité française. Dans la lignée des Pierre Brasseur, Louis Jouvet, Michel Simon et autres, qui changeaient de registre comme de chemise. A leur exemple, il travaille tous ses muscles sans hiérarchie, zygomatiques compris. Confer Feydeau et Poiret, auteurs au service desquels il astiqua sa vis comica sous le regard de Bernard Murat. C’était en 1985, avec Tailleur pour dames, et le succès populaire cousu dans la doublure. Arditi abordait la quarantaine par le versant comique. Un boulevard s’ouvrait à lui, véritable révolution culturelle pour un gars élevé pendant dix ans au sein du théâtre public et auprès de Marcel Maréchal, qui s’attendrit aujourd’hui :  » C’était un jeune premier ténébreux à la Dostoïevski, mèche, fièvre et passion, avec l’humour en plus, et déjà bien nippé.  »

La nippe, le goût des pompes et de la pompe, une générosité joyeuse (dixit Sylvie Testud, qui vient de tourner avec lui Victoire, premier film de Stéphanie Murat) associée à une folle dépense de soi : l’homme n’est pas un avare.  » Son hyperactivité, son extraversion permanente, sa véhémence relèvent d’un besoin impératif de se donner, pointe Jean-Michel Ribes, qui le pratique depuis la glorieuse époque du feuilleton Palace. Son moteur doit tourner à une certaine vitesse pour que ça passe. Plus il fait, mieux il fait. Evidemment, le danger, c’est la duplication de soi.  »

Et les journalistes de pointer sa boulimie, son désir de gagner de l’argent, encore et encore, son goût des talk-shows, sa complaisance pour les interviews de la presse people. Certains fondamentalistes allèrent jusqu’à s’indigner de la présence d’un si méchant homme dans la cour d’honneur, où il joua Arnolphe sous le regard de Didier Bezace, en 2001 :  » Il en fut intimement meurtri « , rappelle le metteur en scène, qui voulait, pour la cour, un grand acteur populaire. Cette frénésie, Bernard Murat la met plutôt sur le compte d’une énergie, d’une soif de vivre et de plaire éperdues :  » Pierre est bouleversant, parfois, dans son désir d’obtenir la reconnaissance sous toutes ses formes. Son besoin de luxe est d’ordre métaphysique. C’est quelqu’un qui a eu à prouver beaucoup. Comme s’il devait payer quelque chose venu de l’enfance.  »

Enfance heureuse, rue des Martyrs, à Paris… De son père, le peintre Georges Arditi, communiste convaincu, il a hérité û allons-y, c’est tentant û  » la gueule de Juif errant, de pâtre grec  » û et des racines qui vont, depuis Salonique, se perdre chez de riches marchands bulgares. Juif ?  » Je le suis profondément, reconnaît Arditi, mais comment ? Je ne le sais pas. Je n’ai pas été éduqué dans cette tonalité-là. J’ai été biberonné à l’esprit.  » Bernard Murat, le copain de jeunesse, compagnon de combat au Syndicat des acteurs français et pour la cause de Vaclav Havel, le metteur en scène qui l’engagea sept fois, voit dans l' » âme généreuse  » de son ami  » quelque chose de très hébraïque sur le fond. S’il est vrai que les juifs ont apporté la conscience au monde, dit-il, alors Pierre est très juif. Comme disait Nietzsche, il est un animal inconsolable et gai.  » C’est pourquoi il aime Jules Renard, Alfred Capu ou Alphonse Allais, des gens qui savaient rire de tout.

La comédienne Catherine Arditi, sa s£ur, confirme :  » Pierre est un tsadig, un juste, en hébreu. Ses colères, c’est aux causes justes qu’il les réserve, l’injustice, le racisme… Pour le reste, s’il explose parfois, il le regrette ensuite. Il n’aime pas cela en lui.  » On lui doit donc quelques coups de gueule nécessaires : contre la presse qui condamna Aimé Jacquet, entraîneur de l’équipe de France de football en 1998, avant le premier match de Coupe du monde ; contre le dénigrement systématique de la classe politique ; contre les mitterrandistes qui brûlèrent celui qu’ils avaient adoré avant la fin du requiem, etc. Car Arditi est un homme de conviction (de gauche). Il aime les belles formules, déteste la pensée molle, travaille ses abdos.  » A quoi bon vivre si l’on n’a pas de pensée sur le monde ?  » demande-t-il.

Donc l’enfance sous le regard d’Yvonne, la mère très aimée. Maison peuplée d’artistes amis, de discussions auxquelles prennent part les enfants, de repas de famille nombreuse. Et la vache un peu enragée qui suffit au bonheur de Georges, dès lors qu’il y a  » du pain et du saucisson, de la toile et des couleurs « . Pierre, enfant, se jure qu’il fera rentrer du blé dans cette grange-là, bref qu’il sera dans la norme. Mais, chez les Arditi, on ne déroge pas : tu seras artiste, mon enfant. Seulement, la place est déjà prise, et de magistrale manière.  » Je ne m’autorisais pas, je ne me faisais pas l’honneur de, je ne m’aimais pas… « , lance Pierre Arditi à 60 ans bientôt sonnés.

Pierre s’est tout permis, finalement, remarque sa s£ur : devenir un acteur populaire, vivre un grand amour avec la comédienne Evelyne Bouix, aimer enfin sa gueule de séducteur à la Mastroianni, avec la veulerie qui pointe au bas du menton. (Oh ! le voir en amant quêtant l’amour de Brialy, dans Les Acteurs, de Bertrand Blier : un visage qui fond comme glace au soleil…) Mais Pierre Arditi ne veut ni fondre ni mourir. La nuit, d’ailleurs, il dort si peuà Car dormir, c’est mourir un peu. C’est lâcher quelque chose. Et lui, il tient. Sentinelle de lui-même.  » Je ne suis pas un homme en paix « , dit-il. Il a fait des progrès.

Au cinéma (et à la télévision), Arditi enchaîne les rôles par dizaines. Le premier à l’avoir choisi pour de bon, après Roberto Rossellini (Blaise Pascal, 1971) et Yannick Bellon (L’Amour violé, 1977), c’est Alain Resnais. Choisi ? Regardé serait un mot plus juste. Avant, rien ne se faisait, jamais.  » Je me demandais ce qui clochait avec moi « , se remémore le comédien. Pourtant, il était prêt. Il avait même payé pour ça. Frôlé la mort pour toucher le fond, savoir ce qu’il avait dans le ventre. C’était en 1976. Il venait de faire une tentative de suicide à la suite d’un chagrin d’amour. Quinze jours après, on lui proposait Rosencrantz et Guildenstern sont morts.  » Il y avait une coïncidence exacte entre la fatigue de mon personnage et la mienne. Tout à coup, j’ai compris que cette intonation juste m’appartenait. Une porte s’était ouverte en moi. Je connaissais le chemin désormais.  »

C’est à cet homme que Resnais va confier le rôle d’un homme qui meurt et ressuscite, et ne cesse de scruter cette mort qui lui a échappé. L’Amour à mort (1984) marque la première rencontre de Pierre Arditi et de Sabine Azéma. De Mélo (1986) à Pas sur la bouche (2003), Arditi sera comme le prolongement de Resnais, l’homme choisi par le réalisateur pour incarner, devant la caméra, le personnage qui aime sa propre femme dans la vie.  » Alain Resnais m’a révélé à moi-même, blessé, cynique, puissant, fragile. Il m’a fouillé. Il m’a conjugué, il m’a fait foisonner.  »

Une fois lancé, Arditi n’arrête pas. Enrico, Deray, Jolivet, Mocky, Corsini, Soutter, Boisset, Broca, Goretta, Rappeneau, Boutron, Joffé, le jeune Podalydès et tant d’autres l’ont choisi. Et puis Gérard Oury ( » Il m’a appris à être comique, mais comme un couteau « ), Bertrand Blier ( » Quel auteur ! « ), Claude Lelouch ( » Quel bonheur ! Pour lui, j’ai enfin réussi à improviser. De toute façon, c’était ça ou quitter le plateau « ), Costa-Gavras ( » C’est plus chic, mais je les revendique tous « ). Peut-il tout jouer ? Des personnages populaires, des ouvriers, des gens d’en bas ?  » Ce n’est pas ma tessiture, pas ma voix. Il y a en moi quelque chose de policé contre lequel je ne peux rien. Je suis fait pour les salauds, les anges noirs, les pervers, les hommes blessés.  »

Et les cocus, ne pas oublier les cocus, les cons glorieux, les amoureux transis ou réchauffés. Parfois on aimerait le voir dans un cinéma plus déjanté, plus jeune. Pour Jean-Michel Ribes, il en a la capacité, l’inventivité, il est prêt à tout. D’ailleurs, il vient de tourner L’Equarrisseur, film de Thomas Bidegain qui met en scène des gens de la génération de Mai 68 et leurs enfants.

Sur sa vie, son £uvre, Pierre Arditi porte un regard tranquille et ferme :  » La seule valeur à laquelle j’attache de l’importance, c’est l’esprit. Le reste, je m’en tape. C’est un bruit que je n’entends même plus. Ce que j’ai voulu, je l’ai eu. Les raisins, pour moi, ne sont pas trop verts.  » Ce qui s’appelle avoir de l’estomac.

Laurence Liban

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