Les voix royales

Longtemps, ce petit Etat bouddhiste de l’Himalaya tourna le dos au monde. Jusqu’à ce que son souverain décide de l’ouvrir et même, il y a un an, d’en faire une démocratie. Ses citoyens, perplexes, viennent de voter.

De notre envoyée spéciale

C’est un pays secret et somptueux. Caché au c£ur des montagnes, entre l’Inde et la Chine, le Bhoutan est le seul des royaumes bouddhistes de l’Himalaya à avoir survécu aux vicissitudes de l’Histoire (1). Jamais colonisé, le pays du Dragon-Tonnerre – c’est son nom officiel – est longtemps resté à l’écart du monde, à l’abri de ses sommets noyés dans la brume. Jusque dans les années 1960, le royaume n’avait ni routes ni écoles. On s’y éclairait à la lampe à beurre, et l’espérance de vie n’y dépassait pas 40 ans. Il faudra attendre le règne du troisième roi (1952-1972), puis celui de son fils Jigme Singye Wangchuk, couronné à l’âge de 17 ans, en 1972, pour que le petit royaume s’entrouvre aux étrangers et, finalement, épouse le siècle, tout en conservant jalousement son identité culturelle et religieuse. La télévision n’y a été autorisée qu’en 1999, en même temps qu’Internet. Et la capitale, Thimbu, est, aujourd’hui encore, la seule au monde sans feux de signalisation.

Souverain adulé, celui que tous ses sujets appellent le  » quatrième roi  » a choisi d’abdiquer, à 51 ans, le 14 décembre 2006. Ce jour-là, les 650 000 Bhoutanais ont cru que le ciel leur tombait sur la tête. D’abord, leur roi bien-aimé leur annonçait qu’il cédait le jour même son trône à son fils aîné, Jigme Khesar Namgyel Wangchuk, un ancien étudiant d’Oxford aujourd’hui âgé de 28 ans. Ensuite, il leur confirmait qu’il avait décidé de faire de son royaume une démocratie ! Avec un Parlement élu au suffrage universel, des partis politiques, un gouvernement issu de la majorité et un monarque qui règne sans gouverner.  » Cela a été un choc, se souvient Tashi Wangdi, rédacteur en chef du Bhutan Observer, l’une des trois publications du pays. Le quatrième roi était un père. Les gens se sont sentis perdus.  » Une escouade de hauts fonctionnaires a parcouru des mois durant les routes et les pistes du pays pour enseigner la démocratie dans les villages les plus reculés. Puis, au printemps de 2007, un vote blanc a été organisé afin de familiariser un peu plus la population avec l’exercice. Les partis, fictifs, étaient représentés par des couleurs : le rouge, le bleu, le vert et le jaune. Emblème de la monarchie, le jaune a raflé la quasi-totalité des suffrages… En février de cette année, enfin, les astrologues ont fixé au lundi 24 mars 2008, jour de chance selon le ciel, la date du scrutin historique. Pendant plusieurs semaines, les candidats ont sillonné le pays, d’un village à l’autre. Et, le jour J, les Bhoutanais ont massivement répondu à l’appel de leur souverain : près de 80 % des électeurs se sont rendus aux urnes.

C’est pourtant sans conviction qu’ils ont accompli leur nouveau devoir de citoyen.  » Ces élections, personne ne les souhaitait vraiment, confie Kaka Tshering, proviseur d’un lycée de Thimbu et candidat un peu malgré lui dans l’une des circonscriptions de Paro, à l’ouest de la capitale. Nous étions heureux, nous vivions en paix, nous avions un bon monarque… Il n’y avait pas de raison que cela change.  » Un point de vue largement partagé. Plus au nord, voici Lakkhu, à une quinzaine de kilomètres de Punakha. Une rivière serpente entre les pierres, au fond de la vallée. Le hameau domine des rizières en terrasses, à flanc de coteau. Sur le pas de sa porte, une vieille femme marmonne des mantras, un moulin à prières dans une main, un chapelet de bois dans l’autre. Un escalier extérieur conduit au premier étage. Une vingtaine de paysans, venus des fermes environnantes, y prennent place, assis sur le parquet de bois. Au mur, un calendrier avec la photo du jeune roi, sur fond de sommets enneigés.

 » La monarchie était sécurisante. Aucun de nous ne sait de quoi demain sera fait « 

Le candidat Tshering Penjore, enseignant dans un collège de la région, parle de la démocratie et des droits des électeurs. Il insiste sur le caractère secret du scrutin.  » Les gens sont inquiets, dit-il. L’important, c’est qu’ils comprennent les procédures, qu’ils sachent que personne ne saura pour qui ils ont voté.  » Assis sur une chaise en plastique, l’observateur dépêché par la Commission électorale nationale mâchouille d’un air distrait sa doma, une chique de bétel et de noix d’arec. Lui aussi s’interroge :  » La monarchie était sécurisante. Aucun de nous ne sait de quoi demain sera fait. « 

Les Bhoutanais redoutent par-dessus tout de voir débarquer, avec la démocratie, des fléaux dont ils ont jusqu’ici été épargnés : la corruption, la gabegie, la violence…  » Ils ont peur de perdre leur quiétude « , résume Françoise Pommaret, ethno-historienne et auteure de plusieurs ouvrages sur le royaume. Car le Bhoutan de Jigme Singye Wangchuk est une vraie success story.  » Un gouvernement capable et motivé, une administration efficace, très peu de corruption, une bonne gestion financière : tout ce que l’on souhaite !  » s’extasie Nicholas Rosellini, représentant à Thimbu de l’UNDP, l’organisme des Nations unies chargé de l’aide au développement. Namgey Phusho, le chef du village de Menhagang, près de Punakha, égrène les quelques dates de l’entrée dans le xxie siècle des 240 familles de sa petite commune : une école en 2002, un point d’eau devant chaque ferme en 2003, l’électricité en 2006. Il y a trois mois, les autorités lui ont livré un ordinateur. Pour le registre électoral…

 » Tant de changements en une seule vie !  » s’exclame la romancière Kunzang Choden. Née en 1952, elle appartient à la toute première génération ayant eu accès à l’éducation. Au début des années 1960, la monarchie, sentant le besoin de doter le pays d’une structure administrative, décidait d’envoyer plusieurs dizaines d’enfants étudier en Inde. Des émissaires du palais parcouraient les villages, à la recherche de gamins en âge d’être scolarisés.  » J’avais 8 ans, raconte l’écrivaine. Comme il n’y avait pas de routes, on nous a fait marcher pendant douze jours, jusqu’à la frontière indienne. Ensuite, je me suis retrouvée dans un pensionnat tenu par des religieuses irlandaises. J’y suis restée jusqu’au bac. « 

Le quatrième roi ne s’est pas contenté d’ouvrir des routes, des lignes électriques et des écoles. Très attaché aux principes du bouddhisme, il est aussi l’inventeur d’un concept qui n’a cours nulle part ailleurs : le  » bonheur national brut « . L’expression peut prêter à sourire. Elle résume pourtant une politique de développement humain qui privilégie le bien-être des citoyens, au-delà des seules préoccupations économiques. Jusqu’ici, elle a plutôt bien réussi aux Bhoutanais. Le royaume est à la pointe du combat pour la protection de l’environnement et, grâce notamment à sa couverture forestière, protégée par la loi, figure parmi les rares pays de la planète qui absorbent plus de gaz à effets de serre qu’ils n’en produisent. Les soins médicaux et l’éducation y sont gratuits. Il conserve aussi une forte identité culturelle. Monastères, dzongs (forteresses religieuses), moulins et drapeaux à prières, les marques du bouddhisme rythment le paysage. Dans les bureaux, le costume national est obligatoire : le gho, sorte d’épais kimono avec de larges revers aux manches, porté avec des chaussettes, pour les hommes ; la kira, longue robe attachée aux épaules par deux fibules sous une veste courte, pour les femmes.

 » A terme, le passage à la démocratie était inéluctable. Le roi a préféré agir à froid « 

Seule ombre au tableau : cette politique identitaire est à l’origine de ce qu’on appelle ici le  » problème du Sud « . Au début des années 1990, des milliers d’immigrants hindous venus du Népal qui s’étaient installés dans le sud du Bhoutan ont dû plier bagage. Près de 100 000 d’entre eux vivent encore aujourd’hui dans des camps, dans le sud-est du Népal voisin. Preuve que l’affaire demeure sensible, les candidats se sont vu interdire pendant la campagne électorale tout propos lié à la question de la  » citoyenneté « . Les observateurs de l’Union européenne ont critiqué cette réserve. Les Bhoutanais, eux, approuvent un protectionnisme qui, disent-ils, leur a permis de continuer à exister.  » Notre démographie nous rend vulnérables, souligne Pema Choden, directrice de la radio-télévision nationale. Nous sommes peu nombreux, et nous sommes dans la région la plus peuplée de la planète. « 

Pourquoi ce souverain si populaire a-t-il décrété la démocratie, alors qu’aucun de ses sujets ne la lui réclamait ? Le contre-exemple népalais, où la rébellion maoïste a fini par venir à bout d’une monarchie déconsidérée, a sans doute pesé. Pressé de revenir sur sa décision, le quatrième roi expliquait il y a quelques mois à ses sujets que la loterie de la primogéniture pouvait fort bien, un jour,  » produire  » un mauvais roi, ouvrant une période d’incertitude. Mieux vaut, ajoutait-il, se doter d’un système qui permette de faire émerger des gouvernants compétents.  » Autrefois, nos montagnes nous protégeaient. Maintenant, nous sommes connectés au reste du monde. A terme, le passage à la démocratie était inéluctable. Le roi a préféré agir à froid, alors que la monarchie est au faîte de sa popularité et le pays, en paix « , commente Tennzin Rijden, patron du Bhutan Times, la première publication privée du pays. Le quatrième roi avait-il des raisons plus personnelles ?  » Peut-être, suggère Dasho Kinley Dorji, rédacteur en chef du journal gouvernemental Kuensel, a-t-il voulu nous rappeler que le principal enseignement du bouddhisme est l’impermanence. Que rien n’est éternel, pas même le roi… « 

Encore fallait-il qu’émergent des formations politiques susceptibles de présenter des listes de candidats. Une gageure dans un pays qui ne compte pratiquement aucune association indépendante, où la société civile, telle qu’on la conçoit en Occident, n’existe pas. La ligne de partage sera… familiale : d’un côté, les proches parents de Jigme Singye Wangchuk, emmenés par sa mère ; de l’autre, la belle-famille de l’ex-souverain. Les premiers n’ont jamais apprécié le comportement affairiste du père et de certains frères et s£urs des quatre reines (le quatrième roi a épousé quatre s£urs, une forme de polygamie admise au Bhoutan), contraire aux bonnes manières bouddhistes. La belle-famille de l’ex-souverain contrôlerait aujourd’hui une grande partie des secteurs de l’immobilier et du tourisme, sans parler de ses nombreuses terres. Ces derniers mois, le différend s’était étendu au gouvernement, où les partisans des deux camps s’opposaient régulièrement. Après l’annonce des élections, le premier à dégainer sera Lyonpo Sangay Ngedup, le frère aîné des quatre reines. Ministre depuis plus de trente ans, il fonde le Parti démocratique du peuple (PDP). La seconde formation a plus de difficultés à sortir des limbes. Beaucoup de responsables hésitent : même s’ils n’ont guère de sympathie pour la belle-famille du quatrième roi, ils ne tiennent pas à se brouiller avec les reines… Il faudra l’intervention de l’ex-souverain pour que cinq ministres acceptent finalement de constituer l’état-major du Druk Phuensum Tshogpa, le Parti de la paix et de la prospérité (DPT). Celui qui en prend la tête, Lyonpo Jingmi Y. Thinley, est connu de tous pour sa proximité avec le quatrième roi. Il est l’un des théoriciens du bonheur national brut, dont il s’est souvent fait l’avocat, dans les forums internationaux, lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères. Les programmes des deux formations sont quasi identiques. Le DPT va pourtant l’emporter très largement, en obtenant les deux tiers des voix et 45 des 47 sièges du nouveau Parlement. De toute évidence, la mauvaise image de la belle-famille et la peur de la corruption ont joué contre le PDP. Les Bhoutanais voulaient surtout que rien ne change. Ils ont plébiscité le parti qui leur est apparu comme le mieux à même de respecter l’héritage de Jigme Singye Wangchuk.

Pourtant, inéluctablement, le pays bouge. Il y a aujourd’hui 160 000 élèves dans les écoles du royaume, auxquels il faudra demain trouver un emploi. Et, dans la capitale, des jeunes gens, fils et filles de fonctionnaires, constituent la première génération de vrais citadins. Bien vite, à la sortie du lycée, ils troquent leur gho et leur kira contre un jean baggy et un blouson à capuche. Ils aiment le hip-hop, les films américains et le foot bien plus que le tir à l’arc, sport national. Ils font partie du village planétaire et veulent, disent-ils,  » vivre comme en Occident « . Sauront-ils préserver leur identité ? Il n’y aura sans doute pas de McDo de sitôt à Thimbu. Mais dans les lampes à beurre brûle déjà de la margarine indienne. l

(1) Le Ladakh et le Sikkim ont été absorbés par l’Inde, le Mustang a été intégré au Népal et le Tibet est occupé par la Chine.

D. L.

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