Les vertiges de Jan Cox

Guy Gilsoul Journaliste

L’exposition Jan Cox, conçue de façon thématique, éclaire l’engagement total de l’artiste belge dans son ouvre, où il s’est englouti jusqu’au point de non-retour.

Papa lit, maman peint. La scène tranquille se passe à La Haye, où le Belge Jan Cox naît en 1919. L’enfant n’est pas bien grand mais, déjà, l’attrait pour l’énigme le pousse à s’approcher de la toile posée sur le chevalet, dont il n’observe que l’envers. Dans les taches et les formes laissées par les couleurs, il imagine des fantômes et des silhouettes, un oiseau, un rocher dont, avec un crayon, il précise le contour. L’adolescent, inscrit en section gréco-latine, se passionne bientôt pour les mythes et légendes classiques. Une véritable empreinte au fer rouge, qui le poursuivra toute sa vie. Un jour, il peint sur les murs du préau de son école une Chute de Phaeton :  » Je me suis senti Michel-Ange « , se souviendra-t-il. A 17 ans, larguant cahiers, livres et cartables, il prend sa décision : il sera peintre. Et, comme la famille s’est depuis peu installée à Anvers, il entre aux Beaux-Arts de la ville… pour en ressortir trois mois plus tard. Il apprendra seul. Parallèlement, il entame des études d’histoire de l’art afin de comprendre les enjeux de l’art. A quoi sert un tableau ? Qu’apporte- t-il au spectateur ? Au dehors, la guerre fait rage. Dans son atelier, où il cache l’un ou l’autre ami juif, il peint déjà un chef-d’£uvre douloureux, qui dit la peur et l’angoisse de l’humain face à la violence de l’homme.

Dès 1945, installé à Bruxelles, sa réputation grandit au rythme d’une palette enrichie et d’audaces gestuelles. A New York, il découvre l’expressionnisme abstrait de Willem De Kooning et de Jackson Pollock, sans doute aussi les pâleurs sensuelles des fleurs de Georgia O’Keefe. Mais c’est à Rome,  » une ville où chaque coin a ses propres teintes « , qu’il se ressource le mieux. Par tous ses pores, il y respire l’Antiquité vivante. Les mythes deviennent réalité. Les héros sont comme lui, des hommes, vivant de leur quête et de leurs questionnements. En 1956, il accepte d’enseigner dans le département des arts du musée de Boston. Il y restera près de vingt ans, multipliant les conférences, affûtant sa peinture au diapason d’une sensibilité chaque jour plus exacerbée. Puisant au plus profond de lui-même, il peint le trou noir de la mort et la légèreté des ailes des papillons, l’oiseau de Prométhée et la femme toujours hors d’atteinte. On le dit séducteur, beau parleur, sûr de lui et de ses raisonnements socratiques. En réalité, l’angoisse l’habite. Il peint un cycle impressionnant sur le thème d’Orphée, une des figures mythiques dans laquelle il se retrouve tout entier et dont la musique de Monteverdi lui a donné le tempo. Quelques chocs vont alors le précipiter au c£ur d’un maelström dont il ne sortira plus vainqueur. Parmi eux, l’agonie et la mort de son père, dont un impressionnant tableau témoigne. Un voyage au c£ur de l’Arizona, ensuite, qui lui offre l’expérience du sublime et l’absurdité de toute ambition humaine. Donc, de toute peinture.

De plus en plus sensible au point de ne plus supporter certaines musiques (Mahler, entre autres, expliquera plus tard son frère Harry, devenu compositeur), il boit, sentant la dépression gagner du terrain et le prendre à la gorge. Alors, il peint de plus belle, porté encore et toujours par les héros mythiques, qu’ils soient guerriers, comme les soldats de l’Iliade, ou victimes, comme le Christ, dont une sorte de chemin de croix est un des moments forts de l’exposition anversoise. En 1980, face à une nouvelle version de La Mort de Socrate – un chef-d’£uvre -, après avoir tracé au sol une flèche qui désigne la porte, il prend un revolver et se tire une balle dans la tête, rejoignant dans le suicide ses peintres préférés : Van Gogh, Nicolas De Staël, Mark Rothko…

Jan Cox, Musées royaux des beaux-arts, Leopold De Waelplaats, à Anvers. Jusqu’au 15 juin. Du mardi au samedi, de 10 à 17 heures. Le dimanche, jusqu’à 18 heures. Tél. : 03 238 78 09 ; www.kmska.be.

Guy Gilsoul

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