Les Variations Tharaud

Saskia de Ville Journaliste

Alexandre Tharaud sera ce 9 février à Bruxelles pour présenter son 42e album sorti à l’automne dernier : les Variations Goldberg de Bach. Plongée dans l’univers de ce pianiste exceptionnel.

Quarante-sept ans. Une dégaine d’éternel adolescent. Au bout de ses bras pâles, de grandes mains blanches aux longs doigts. Son toucher de velours a séduit les mélomanes du monde entier. Sa voix est à l’image de son humilité. Douce. Juste. C’est un grand. La tête dans la carlingue de son instrument et les pieds enracinés au sol.

Alexandre Tharaud barbote encore au creux de sa mère, professeur de ballet, lorsqu’il entend pour la première fois Mireille, pianiste à la technique douteuse qui accompagne les petits rats de ses Mozart, Schubert et Chopin. Enfant, il galope dans les coulisses des opérettes mises en scène par son père et ressent assez vite le besoin de créer un espace scénique et une relation avec un public.  » Je ne savais pas si je ferais une carrière mais je savais que je serais sur scène d’une manière ou d’une autre.  »

Solitaire par nature, Alexandre Tharaud est un bâtisseur curieux, moderne, un touche-à-tout. Il mène sa vie dans une même énergie, sans horaires réguliers. Il joue six heures certains jours, parfois seulement trente minutes, parfois pas du tout. Depuis dix-sept ans, il travaille hors de chez lui. Ses pianos sont chez les autres. Comme deux amants qui préfèrent vivre séparés mais qui s’aiment encore.

Quand il ne pianote pas, il brasse. De l’eau. La natation lui permet de se vider de toutes les mauvaises énergies mais aussi de  » rendre son corps disponible à la musique. Car un pianiste joue avec tout son corps, pas seulement avec ses mains.  »

Avant de monter sur scène, celui qui fut acteur pour Michael Haneke (Amour) respire. Oui, il a encore le trac. Ce petit frère qui ne veut pas lui lâcher la main. Il se loge là, un peu au-dessus du plexus solaire, à l’intérieur. C’est une vibration anodine qui est là juste pour lui rappeler que le concert reste un danger, un exercice de haute voltige, sans filet.

Sur scène, Alexandre Tharaud déroule ses partitions. Parce qu’il ne peut plus faire autrement. Il a tué sa mémoire à l’adolescence en prenant trop de somnifères. Cette liberté lui permet d’ouvrir sa partition comme un livre. Il nous  » raconte des histoires « . A Bruxelles, ce sera celle des Variations Goldberg (1).  » C’est dur de parler de ces Variations, les mots éloignent de la musique. J’ai toujours peur d’être à côté, d’être fade. Et c’est peut-être ça qui me touche le plus dans cette oeuvre, c’est qu’on est très peu de choses face à elle.  » Trente variations. Trente portraits de femmes et d’hommes issus d’une même famille. Avec cette oeuvre, Bach porte un regard d’une humilité bouleversante sur le genre humain. Alexandre Tharaud l’a étudiée dans des lieux qui lui sont chers, aux quatre coins du monde : près de la côte de Granit rose en Bretagne, sur la presqu’île de la Caravelle en Martinique ou encore sur le Plateau-Mont-Royal à Montréal. Comme autant d’étapes dans sa compréhension.

Après s’être attaqué à un tel monument du répertoire pianistique, que fait-on ?  » On s’attaque à un autre monument !  » Chose faite, même s’il n’a pas encore le droit d’en dévoiler le nom. Il écrit aussi un livre. Là aussi, le sujet restera secret. Parallèlement, il continuera de jouer les Variations Goldberg. Souvent. Chaque concert est une étape dans le long chemin qu’est l’interprétation, un chemin qui n’est jamais terminé. Ces Variations doivent être réinventées chaque jour. A chaque instant. Dans la dernière mesure de l’aria finale, l’ultime note semble nous dire : recommençons… Ni mort, ni naissance, les Goldberg ne s’arrêtent jamais.

(1) Le mardi 9 février, à 20 heures, au Conservatoire royal de Bruxelles. www.bozar.be

A écouter : Bach : Goldberg Variations, par Alexandre Tharaud, chez Erato.

Saskia de Ville

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