Les tiroirs du Mac’s

Guy Gilsoul Journaliste

Pas de thématique cette fois pour la nouvelle exposition du Mac’s, mais 20 artistes rarement vus dont les ouvres témoignent de la politique d’achat menée par Laurent Busine

La nouvelle exposition du Mac’s (musée des Arts contemporains au Grand-Hornu) présente la collection propre du musée. Toute la collection ? Non. Suivant la logique à laquelle il adhère depuis l’ouverture du musée, en septembre 2002, Laurent Busine, son directeur, préfère, au nom du respect des artistes et de leur £uvre, brouiller les pistes en intégrant à une sévère sélection de pièces acquises (ou reçues) par le musée d’autres £uvres venant de la collection de la Communauté française, voire de prêts exceptionnels issus du privé. Mais rien n’y fait : la manifestation Anagramme (un titre qui explicite le jeu des liens proposé), première de cette année 2006 (avant une exposition des photographes Bernd et Hilla Becker et une troisième, fort attendue, autour du mythe de Sisyphe) n’évite pas un parfum de bilan. Trois années de fonctionnement, voilà qui autorise quelques questions sur le choix des £uvres et des artistes, ou sur la présence du public.

La fréquentation, d’abord. Depuis les 100 000 visiteurs de la première année d’existence du Mac’s, le chiffre s’est stabilisé autour de 75 000, dont 56 % de Bruxellois et de Wallons, 30 % de Flamands, 14 % d’étrangers – Hollandais et Français du nord en priorité. Si on considère que l’exposition Anish Kapoor (associée à celle du designer Ingo Maurer) a reçu plus de 42 000 amateurs en trois mois, cela laisse peu de visiteurs pour le reste de l’année. En outre, ces chiffres doivent être encore nuancés parce que, au Grand-Hornu, un seul billet donne droit à la visite du site, au Grand-Hornu Images et au Mac’s. Difficile dès lors d’apprécier les amateurs d’art actuel. En effet, avant 2003, 20 000 visiteurs venaient chaque année pour la seule découverte du patrimoine industriel. De plus, dans les 75 000 entrées déclarées, un bon nombre relèvent de l’obligation scolaire. Non, décidément, le pari d’un musée d’art contemporain populaire n’est pas gagné. Et, pour Busine, la réponse est claire :  » On ne peut pas demander à un musée de régler les problèmes sociaux, économiques et politiques d’une région.  » Pas question, donc, de tomber dans le jeu des  » retombées  » (électorales) ni de répondre aux demandes socioculturelles,  » parce qu’un musée n’est pas là pour instrumentaliser les propos de l’artiste, en faire des alibis, poursuit Busine. Mais rien ne m’enlèvera de la tête que, pour un gosse défavorisé, le Balzac de Rodin devant lequel il passe quotidiennement dans son quartier à Paris offre une autre ouverture sur le monde que la vue du Marsupilami déposé sur un rond-point de Charleroi « . Busine serait-il alors, à rebours de la tendance de bien des commissaires et conservateurs actuels, un amoureux de la beauté ? :  » Je vise à créer une atmosphère qui autorise chacun à rencontrer sa part intime, voire son désir de spiritualité dont l’artiste serait le messager  » ailé  » et moi, le jardinier.  »

Ensuite, quid du budget d’acquisition ? Qui décide, avec quel argent ? Chaque année, le Mac’s peut compter sur 250 000 euros pour l’acquisition des £uvres. Un véritable pactole si l’on s’en tient aux valeurs locales, mais une somme très vite épuisée dès qu’on s’attaque aux prix du marché international, ce qui explique le peu d’artistes sélectionnés annuellement : une demi-douzaine à peine. A titre de comparaison, la Communauté française, via la Commission consultative des arts, a vu son budget amputé de plus de la moitié et dispose désormais de 110 000 euros pour l’achat d’£uvres qui vont, entre autres, alimenter les collections des musées de la Photographie à Charleroi et de la Gravure à La Louvière, celles du livre d’art à Mariemont et de la sculpture à Liège. De son côté et de manière indépendante (nous dit-on), l’administration du Patrimoine, avec un budget similaire, n’hésite pas à acquérir de l’art actuel. Néanmoins, quand on sait qu’il existe plus de 400 musées en Communauté française, on peut comprendre que le budget propre alloué au Mac’s fasse grincer quelques dents pointues. On attend donc Laurent Busine au tournant. Car, même si tout se passe  » en commission « , dans les faits, celui que les milieux artistiques flamands ont surnommé  » le Poète  » oriente de manière évidente les choix. Officiellement, il ne fait que présider, deux fois par an, une commission de 9 membres parmi lesquels on retrouve deux personnalités de l’appareil politique (Henry Ingberg, secrétaire général de la Communauté française, et Martine Lahaye, représentant la ministre de la Culture), trois personnalités attachées aux trois partis (Anne Spitaels, socialiste ; Suzette Henrion, libérale ; et Carine Bienfait, Ecolo) et le président de la Commission consultative. S’y ajoutent trois acteurs professionnels, les conservateurs du musée de Villeneuve-d’Ascq, du musée de Luxembourg et du musée d’Art contemporain de Barcelone, appelés afin de garantir suffisamment de hauteur de vues. Au total, donc, de ces années d’exercice, le Mac’s aura utilisé la somme de 1 500 000 euros pour les seules acquisitions propres : soit 150 £uvres signées par une soixantaine d’élus.

Enfin, quels sont les critères des choix ? Bien avant son arrivée au Mac’s, lorsqu’il dirigeait les expositions du palais des Beaux-Arts de Charleroi, Laurent Busine était déjà critiqué pour son désintérêt quant à l’art des artistes vivant en Wallonie et à Bruxelles. Pour sa défense, il faut dire que, d’une part, la politique d’achat de la Communauté française fut longtemps basée sur un pluralisme d’idées (ce qui est tout à sa gloire), teinté néanmoins d’un esprit de clientélisme de clocher qui fut, pour la plupart des gloires locales, fatal à leur reconnaissance post mortem. Busine, il est vrai, a pris le contre-pied de cette attitude et privilégie depuis un art qui puisse soutenir la comparaison avec les arts internationaux. Ce qui ne veut pas dire qu’il méprise les plasticiens belges qui, il est vrai, sont parfois fraîchement arrivés sur nos terres :  » Après tout, réplique Busine, si on me dit que Burki est suisse, qu’Orla Barry est irlandaise ou qu’Ann Veronica Janssens est anglaise, je réponds… et Di Rupo ?  »

Anagramme, histoire réécrite de la collection du Mac’s, au Mac’s, 82, rue Sainte Louise, au Grand-Hornu. Du 29 janvier au 7 mai. Tous les jours, sauf le lundi, de 10 à 18 heures. Tél. : 065 65 21 21 ; www.mac-s.be. Artistes présentés dans Anagramme : Orla Barry, Rut Blees Luxemburg, Balthasar Burk-hard, David Claerbout, Thierry De Cordier, Hubert Duprat, Filip Francis, Michel François, Ann Veronica Janssens, Bernd Lohaus, Maria Marshall, Guy Rombouts, Thomas Ruff, Julião Sarmento, Anne-Marie Schneider, Walter Swennen, Eulalia Valldosera, Daan Van Golden, Angel Vergara, Marthe Wery.

Guy Gilsoul

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