Demolition of a Wall (Album 2) donne à voir le monde de demain: rasé, lunaire et désespérant. © courtesy the artist and Lisson Gallery

Les stratégies du choc de Lucy Raven

Présentée au Wiels, l’œuvre transdisciplinaire de l’Américaine appréhende le paysage d’une manière inédite. Son approche révèle le lien inextricable noué entre développement et violence au sein de l’économie postcapitaliste. Le désert l’emportera.

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«Chaque paysage est un état d’âme», notait benoîtement le philosophe et écrivain suisse Henri-Frédéric Amiel. Heureux XIXe siècle où de telles projections psychologiques étaient encore possibles. Désormais, il faut être d’extrême mauvaise foi ou vivre sur une autre planète pour ne pas désespérer de l’état du monde. C’est que l’heure n’est plus aux récits édulcorés. Nombreux sont les plasticiens qui se sentent le devoir d’enfoncer le clou de cette morne évidence, véritables lanceurs d’alerte travaillés par la forme.Plus que jamais, il est question de sonder le paysage par-delà son obscène présence qui est celle d’un arbre qui cache une forêt en feu. Parmi les artistes à accomplir ce salutaire dévoilement avec talent, Lucy Raven (Tucson, 1977) se pose là. Sa dernière exposition au Wiels, à Bruxelles, s’affiche exemplaire en ce qu’elle donne à voir les coulisses du paysage, ce dont il procède, à savoir un processus sur le point de nous exploser à la figure. L’ Arizonienne y présente une série d’images et deux films époustouflants dénués de toute complaisance.

Si l’artiste a choisi de ne pas montrer l’explosion, le résultat bouleverse en ce qu’il garde trace de la violence physique du choc.

Le dispositif mis en place est sans concession. Il témoigne de tout le savoir-faire transdisciplinaire – images en mouvement, photos, sculptures et vidéos – de cette artiste basée à New York. Quand on découvre Another Dull Day (1) au troisième étage du Wiels, l’impression qui domine est celle d’un malaise diffus, causé par des sons d’explosion à répétition et la menace sourde d’infrabasses qui font résonner le sol bétonné. L’ étage présente en réalité deux projections savamment articulées. Pour ce faire, l’intéressée a déployé une scénographie panachant écrans conçus au plus proche de ses ambitions immersives et tribunes en aluminium dont l’esthétique rappelle le minimalisme des années 1960, une source d’inspiration qui irrigue la proposition.

Ready Mix ou comment notre socitété va droit dans le mur... de béton.
Ready Mix ou comment notre socitété va droit dans le mur… de béton. © National

Plus âme qui vive

Premier film à être diffusé dans le parcours, Demolition of a Wall (Album 2) (2022) résulte d’un tournage à Socorro, au Nouveau-Mexique. Le lieu se découvre comme un désert dans lequel expérimentations nucléaires et développements d’armes hypersoniques se succèdent à la vitesse du progrès technologique. Les plus pessimistes ne pourront s’empêcher d’y voir le miroir du monde de demain: rasé, lunaire et désespérant. Déjà sérieusement mise sur des rails, cette configuration du territoire répond exactement aux aspirations mortifères d’une société postcapitaliste insouciante de la violence qu’elle exerce envers les êtres, les animaux et la Terre elle-même. Sans doute cette perspective autrefois abstraite nous parle-t-elle plus que jamais à l’heure des missiles Sarmat que Moscou se plaît à pointer en direction de l’Occident.

Ce que l’on observe sur un mur LED se compose de plusieurs courts métrages donnant à palper l’extrême pression provoquée par la détonation d’une charge explosive. Si l’artiste a choisi de ne pas montrer l’explosion elle-même, elle déroule pour nous les ondes de choc traversant le paysage. Invisibles à l’œil nu, celles-ci sont rendues apparentes grâce à un système de caméras haute vitesse (70 000 images par seconde) reproduisant au ralenti la diffusion du microséisme. L’effet subjugue. «Une inversion traverse ces images, elle concerne le noir et le blanc. Cela renvoie vers l’esthétique des Nocturnes du peintre James Whistler et à la série glaçante Death and Disaster d’ Andy Warhol. Le tout sur fond de technologie de surveillance propre aux industries de défense», détaille la curatrice Helena Kritis.

© Courtesy the artist and Dia Art Foundation

Non sans ironie, on apprend que ce terrain de jeu balistique, promesse d’un futur Armageddon, doit son nom «Socorro» – soit «aide», «secours» en français – à un épisode de la conquête du Nouveau Monde durant lequel les colons espagnols, au sortir d’une éprouvante traversée d’une zone aride, avaient été sauvés par des vivres offerts par les Indiens Piro. La reconnaissance d’hier à l’égard des populations autochtones, celles qui prônaient une alliance avec la nature, a donc fait place à une amnésie ravageuse caractérisant notre projet civilisationnel: le déni comme condition sine qua non de cette fuite en avant que l’on nomme progrès.

Toute la force du travail de Lucy Raven réside dans ce parallèle tracé entre développement des Etats-Unis et paysage, celui-ci se découvrant comme la résultante d’une entreprise de destruction généralisée. Ce parallèle affligeant s’appuie sur une esthétique matiériste prononcée conférant une texture inimitable aux images. De cela, le second film, Ready Mix (2021), en apporte encore davantage la preuve. Cet enchaînement linéaire noir et blanc de 45 minutes happe le spectateur en lui permettant de suivre, sur un écran incurvé au format cinémascope, la genèse du béton, depuis l’extraction du gravier jusqu’à son mélange avec l’eau. Tantôt frénétique, tantôt ralenti, le processus vertigineux plonge le regard au cœur de la matière la plus utilisée dans la construction à travers le monde, en dépit de son impact environnemental considérable. Transportées par le biais de tapis roulants, régulièrement tamisées et malmenées, les matières minérales que l’on suit finissent par former d’énormes blocs comparables à ceux d’un jeu de construction. Assemblés les uns aux autres, ils forment un ensemble compact derrière lequel l’horizon disparaît. Difficile de mieux suggérer que cette oublieuse société marquée au fer rouge de l’égoïsme le plus borné va droit dans le mur.

(1) Another Dull Day, au Wiels, à Bruxelles, jusqu’au 14 août.

Sous pression

L’ ambition de Lucy Raven est double. La plasticienne s’emploie à la fois à montrer ce que nous ne voyons pas et à le restituer sous une forme inédite, tangible pour ainsi dire. C’est également vrai pour la dizaine d’images fixes rangées sous l’intitulé Socorro! , une série à découvrir au quatrième étage du Wiels. La technique utilisée, nommée «shadowgraphie», permet de transcrire des ondes sur un papier photosensible. Le tout à la faveur d’un procédé nécessitant, dans ce cas précis, la construction d’une boîte noire de la taille d’une chambre utilisée comme un appareil photo. Au cœur de cette structure, Lucy Raven procède à différentes explosions de matières brutes. Un mécanisme lumineux déclenche un flash stroboscopique permettant de saisir les matières explosées au moment précis où elles sont projetées à la vitesse du son. Le résultat bouleverse en ce qu’il garde trace de la violence physique du choc – certains papiers sont déchirés – tout en restituant un imaginaire esthétique nébuleux renvoyant à la photographie d’aura et au spiritisme.

Le dispositif mis en place au Wiels est sans concession. Il témoigne de tout le savoir-faire transdisciplinaire de l'artiste américaine.
Le dispositif mis en place au Wiels est sans concession. Il témoigne de tout le savoir-faire transdisciplinaire de l’artiste américaine. © WeDocumentArt

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