Les semis du soleil

Grande figure du néo-impressionnisme en Belgique, Théo Van Rysselberghe est à l’honneur au palais des Beaux-Arts de Bruxelles, qui expose plus de 200 de ses ouvres

Pour Théo Van Rysselberghe (1862-1926), la peinture n’aura jamais été facile même si, au final, elle paraît parfois presque trop plaisante, voire inégale :  » La rosse, elle se défend tant qu’elle peut !  » enrageait-il. Face à son chevalet, il se battait et recommençait jusqu’à sept fois le même tableau, brûlant les toiles fatiguées, changeant de lieux, multipliant les modèles et les exercices, comme les impressionnistes, les pointillistes et les fauves dont il fut le contemporain.

En réalité, il détestait  » ne pas travailler « . Et peindre est un travail qui exige les meilleurs outils et les plus belles couleurs afin, décidait-il déjà à 22 ans, de faire chanter la lumière :  » Je suis fou de peinture, écrit-il, j’en fais autant que je peux et je me porte bien, Allah soit loué !  » Surtout quand il sent que  » ce coup-ci, ça souffle « . Lui qui souffrait depuis toujours de sinusites respirait alors à pleins poumons, se sentant au paradis.

Des  » bonnes femmes  »

Pas de pesanteur, de raideur et, somme toute, apparemment, peu importe le sujet même si, toute sa vie, il n’aura de cesse de privilégier les bords de mer. Parfois, sur la plage du côté du Lavandou où il travaillait régulièrement, il faisait poser des jeunes filles nues afin de composer, comme dans la grande tradition classique, des paysages d’Arcadie :  » Des bonnes femmes, commentait-il sans autre forme de désir, prétexte à faire jouer des lumières sur des peaux nacrées et alterner des chevelures rousses avec des toisons brunes ou blondes.  »

Au fond, comme le suggère son contemporain le peintre Maurice Denis, Van Rysselberghe  » n’a rien apporté de neuf, il appartient modestement à ceux qui aiment la peinture « . C’est à la fois juste et un peu court. Car, à suivre l’évolution de l’£uvre, on s’aperçoit vite que l’esprit d’avant-garde n’habite pas le c£ur de ce peintre, plus habitué aux réunions bourgeoises et aux débats d’amateurs éclairés – comme le groupe des XX, dont il est un membre fondateur – qu’aux solitudes angoissées manière Gauguin ou Van Gogh. Non, il n’aura pas davantage le caractère emporté de James Ensor ni l’allure de clergyman de Fernand Khnopff. Son physique évoque l’homme de la terre, solide, voire taciturne. Sa capacité à choisir et à digérer l’art de ses maîtres et les modes du temps prouve, à défaut de génie, l’intelligence de son regard. A 20 ans, il parfume son réalisme à la Frans Hals d’orientalisme à la mode du temps. Deux ans plus tard, après un voyage au Maroc, il éblouit avec Fantasia, une pièce monumentale habitée par une lumière déjà éblouissante. Mais les leçons de Manet ne suffisent pas. Le voilà impressionniste, avec douze ans de retard sur les héros du mouvement. Dans les choix de ses sujets, deux voies divergentes alimenteront les paradoxes de sa peinture : le paysage, joyeux, venteux et solaire, d’une part, qui appelle la fragmentation et la dissolution, et le portrait, tout en intimisme, d’autre part, qui exige le dessin, voire le sculptural :  » Ah, si j’étais Praxitèle !  » se lamente-t-il devant un de ses modèles.

Ecailles de poissons

A partir de 1889, sa méthode devient plus sévère, exigeante. A la suite de Seurat et avec la complicité de Signac, il analyse et divise désormais les couleurs en teintes pures juxtaposées selon un semis de petits points réguliers. Les robes blanches, les plages, les vagues, les nuages, les fleurs, les jardins, les tissus, les papiers peints et même les écailles de poissons –  » ce que j’ai vu de plus beau dans ma vie  » – y gagnent en lumières, scintillements, émerveillements. C’est l’heure bénie où l’£uvre resplendit et aussitôt se distingue de celle de son mentor. D’abord, par l’importance qu’il accorde aux dessins préparatoires dont le caractère classique, voire académique, qui ira s’amplifiant au fil des ans, signifie son rejet d’une abstraction dont Seurat avait préparé le terrain. Ensuite, par l’audace gestuelle qui se développe. Enfin, par l’intérêt qu’il porte (malgré lui ?) à la psychologie et qui trouble ses plus beaux portraits. Mais entre tout cela l’homme ne prend pas le temps de choisir. Serait-ce d’avoir, justement, trop travaillé ?

Bruxelles, palais des Beaux-Arts, 10, rue Royale. Du 10 février au 21 mai. Tous les jours, sauf le lundi, de 10 à 18 heures. Le jeudi jusqu’à 21 heures. Tél. : 02 507 82 00 ; www.bozar.be

G.G.

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