» Les responsables politiques ne se supportent plus « 

Ministre de l’Emploi durant trois mois, l’ancien patron de la CSC, Josly Piette, tire sa révérence. Son écharpe de bourgmestre l’attend. L’expérience ministérielle était intéressante, dit-il, mais le climat politique est détestable. Interview.

L e Vif/L’Express : Vous êtes content que votre mission prenne fin ? Josly Piette : Oui. Travailler dans de telles conditions est impossible. Les respon- sables politiques ne se supportent plus : la crise a laissé des traces profondes. Le climat a changé. Or, pour avancer, il faut de la confiance, de la cohésion. Déjà dans une commune comme la mienne, à Bassenge, il serait impossible d’assurer une gestion convenable dans un tel contexte. Alors au niveau fédéral…

Vous n’avez pas été tenté une minute de rempiler ?

Je me suis engagé vis-à-vis de ma commune et je respecterai mes engagements. Cela mis à part, rester au gouvernement dans une bonne atmosphère de travail, pourquoi pas, mais comme ça, c’est non.

Quel est votre bilan, après ces trois mois à la tête du ministère de l’Emploi ?

On a fait de l’excellent travail. Du consistant. Nous avions une toute petite équipe de sept conseillers, dirigée par Gilbert De Swert, l’ancien chef du service d’études de la CSC, rappelé alors qu’il était parti en prépension. Ces conseillers nous ont été  » prêtés  » sans hésitation par l’ONEm (Office national de l’emploi), la FEB (Fédération des entreprises de Belgique), les classes moyennes. Nous n’avons pas connu d’accroc. Avec les partenaires sociaux, nous nous sommes engagés à respecter toutes leurs proposi- tions, à condition qu’elles aient fait l’unanimité dans leurs rangs.

Ce n’est pas toujours le cas ?

Non. On a connu des ministres de l’Emploi très autoritaires, d’autres incompétents ou obsédés par l’idée d’ajouter leur touche personnelle à tous les projets.

Votre méthode a-t-elle porté ses fruits ?

Oui. Les interlocuteurs sociaux se sont sentis responsabilisés et nous avons pu finaliser toute une série de dossiers (présence syndicale dans les PME, titres-services, etc.). Cela prouve que l’on peut faire beaucoup de choses dans un climat de dialogue : nous avons travaillé avec eux dans l’esprit de la concertation sociale, c’est-à-dire en cherchant le consensus. Sinon, que se passerait-il ? Les propositions seraient discutées en conseil ministériel restreint, chacun y mettrait son grain de sel et le texte final ne ressemblerait plus à rien.

En étant du sérail, vous partiez avec un sérieux avantage…

On parle le même langage. On se comprend tout de suite.

Comptez-vous briefer le ministre de l’Emploi suivant ?

Il faudrait les briefer tous ! Au moins sur la méthode. Les membres du gouvernement ne savent pas ce qu’est la concertation, ni la chance qu’ils ont de l’avoir. Pendant les six mois de crise, les partenaires sociaux ont continué à travailler, sereinement, et ont assuré le calme. Qu’aurait fait le Premier ministre Guy Verhofstadt s’il avait eu, à cette époque-là, une solide crise sociale sur les bras et des manifestations de masse dans les rues ?

Avez-vous eu de mauvaises surprises en passant dans le camp gouvernemental ?

Non. Mais il est clair que les membres du gouvernement agissent aussi, et parfois d’abord, en fonction d’enjeux strictement politiques ou de leur propre agenda. Les dossiers eux-mêmes viennent parfois au second plan.

Le CDH vous a-t-il laissé les mains libres ?

Les partis, CDH inclus, peuvent avoir des raisonnements théoriques mais à un moment, il faut que cela débouche sur des propositions concrètes. Autrement dit, sur la question des bas salaires, par exemple, je n’ai pas toujours suivi à 100 % les positions CDH. Dans l’esprit, oui, à la lettre, non. Le CDH m’a laissé les mains libres, mais il faut expliquer à ceux qui le composent comment marche un gouvernement. Ce parti n’a plus été au pouvoir au fédéral depuis huit ans : la jeune génération ne sait pas ce que c’est. Les prises de position de ces jeunes sont pures et sincères, certes, mais quand on est dans la négociation, on se heurte à certaines limites. On n’est pas seul au gouvernement. Ce sera intéressant pour le parti de se frotter aux réalités. C’est une belle école de vie.

En travaillant avec Guy Verhofstadt, votre opinion sur lui a-t-elle changé ?

Guy Verhofstadt a beaucoup de qualités. Il a nettement évolué au fil des années mais il reste un vrai libéral, hyperkinétique. Quand on l’a compris, on peut travailler avec lui. C’est un meneur, un créatif, il propose toujours des solutions en cas de blocage. Et c’est un véritable animateur d’équipe.

Les conseils des ministres sont-ils parfois drôles ?

Non. On n’y trouve aucun humour et personne ne raconte de blagues, même si Verhofstadt parvient à y distiller une certaine chaleur.

En tant que seul CDH au gouvernement, vous est-il arrivé de vous sentir seul ?

C’était beaucoup plus confortable d’être seul CDH…

Voulez-vous dire que cela vous a mis en position de force ?

Disons que Verhofstadt n’avait pas grand monde à mettre à ma place. J’étais seul et nécessaire. Il savait où étaient mes limites.

Vous occupiez une position un peu atypique : vous n’êtes pas issu du milieu politique et vous n’étiez là que pour trois mois.

Oui. D’ailleurs, je n’ai pas subi d’attaques. Je n’ai tiré dans les pattes de personne non plus. Je n’ai pas le langage politique… J’étais attentif à mes propos car je savais qu’à la moindre erreur, on déclencherait le tir aux pigeons ! Quand je n’étais pas d’accord avec la thèse libérale, je le faisais savoir, mais sans viser quelqu’un en particulier. Ce n’est pas l’habitude, dans ce gouvernement, où la déontologie fait cruellement défaut. Il y règne une stratégie de conflits permanents, qui n’est pas saine. Didier Reynders n’est évidemment pas obligé d’aimer le CDH mais il devra quand même travailler avec lui pendant un certain temps. Il ferait bien de le comprendre. Au niveau individuel, les membres du gouvernement sont tous des personnes de grande qualité, y compris Didier Reynders. C’est un homme intelligent, avec qui il y a moyen de discuter. Mais en conseil des ministres, on est tout le temps dans la défiance, on n’est pas là pour construire. Entre partenaires sociaux, on ne se critiquait pas.

L’utilisation des GSM et des blackberrys ne facilite pas les choses…

C’est infernal. Les membres du gouvernement passent leur temps rivés à ces appareils. Ils envoient et reçoivent des messages en permanence. ça torpille le climat. Ce n’est pas digne de la gestion d’un pays. Les enjeux économiques et sociaux sont colossaux, nous avons en main l’avenir de dix millions de gens, nous sommes à la limite d’un chambardement institutionnel majeur et certains s’amusent à jouer à ça…

Comment imaginez-vous l’avenir pour le nouveau gouvernement Leterme ?

Ça dépendra plus des personnes que du programme. Mais si le climat ne s’améliore pas, je ne vois pas comment ça pourrait bien se passer. Yves Leterme, un homme intelligent qui connaît ses dossiers, va peut-être se révéler dans la fonction. Mais il n’a pas l’expérience d’un contexte politique aussi complexe que celui de la Belgique. Il a certes fait ses preuves en Flandre mais il disposait de moyens financiers et ne devait diriger qu’une seule communauté. Au fédéral, il y a peu d’argent, les conflits communautaires sont latents et il faut tout le temps arbitrer des problèmes sensibles. C’est ce que Guy Verhofstadt a appris à faire, en huit ans.

Et vous ?

Ce vendredi 21 mars, à 8 h 30, le collège se réunit à Bassenge. A 8 h 32, je serai à nouveau bourgmestre.

Propos recueillis par Laurence van Ruymbeke

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