Les raisons d’un recul francophone

Pierre Havaux
Pierre Havaux Journaliste au Vif

Sans retraite francophone, pas d’occupation flamande du terrain. Les ministres francophones de Di Rupo Ier l’écrasent pour sauver le pays. Le PS pour se partager le gâteau fédéral avec l’Etat-CD&V.

Plutôt bonne pâte, les francophones. Les commandes de cet Etat fédéral auquel ils s’accrochent désespérément, leur filent entre les doigts. Les principaux leviers de cette Sécurité sociale à laquelle ils tiennent comme à la prunelle de leurs yeux leur échappent. Mais ce déséquilibre linguistique les laisse sans véritable réaction.

L’accoutumance, peut-être. L’emprise flamande sur le sommet de l’appareil d’Etat n’a pas surgi du jour au lendemain. Il lui a fallu, pour s’installer et s’épanouir, un agent dopant nommé Copernic. Aux effets secondaires redoutables pour les intérêts francophones.

Copernic, la grande réforme de la Fonction publique portée au début des années 2000 par le ministre socialiste flamand Luc Van den Bossche, a installé un nouveau sas d’entrée à la carrière de fonctionnaire : le Selor.

Les aspirants francophones aux plus hautes fonctions publiques peinent à sauter l’obstacle.  » Ils n’échouent pas sur les connaissances linguistiques, mais parce qu’ils ne sont pas préparés à réussir les épreuves de capacité de management « , confie un ancien patron francophone qui est passé par là.

Le Selor ne ferait donc que son devoir : viser à l’excellence, à la sélection des meilleurs. Que ceux-ci soient plus facilement flamands n’aurait rien à voir avec le fait que le Selor, en dix ans d’existence, n’a connu qu’un seul patron : le néerlandophone Marc Van Hemelrijck, ancien chef de cabinet du ministre Van den Bossche. Mais surtout, prétend le Gerfa (le Groupement d’étude et de réforme de la fonction administrative), parfait  » homme-lige pour les Flamands et les socialistes « .

Info ou intox. A mots couverts, les francophones se prennent en tout cas à regretter le temps du bon vieux Secrétariat permanent au recrutement.  » Au moins, les trois familles politiques traditionnelles y garantissaient un « équilibre de la terreur » à la tête des administrations « , soupire un haut placé de la Fonction publique.

Regrets éternels :  » L’erreur historique des francophones est d’avoir capitulé devant la réforme Copernic « , affirme Michel Legrand, du Gerfa. Et d’avoir ainsi ouvert une voie royale à la flamandisation de l’appareil public. Le Selor en serait le bras armé.

 » C’est là que se situe la clé du processus de flamandisation de l’Etat. Sa manière de sélectionner les top managers pose question « , assurent plusieurs voix francophones au sommet de l’administration.

Des questions, Didier Reynders s’en est posées lorsqu’à la tête des Finances, le ministre MR trouvait le Selor et son patron sur son chemin.  » Il n’est pas simple de trouver des solutions pour les différents départements avec un manager actuel comme monsieur Van Hemelrijck. Son approche est très spécifique et subjective.  »

L’organisme pèche aussi par la lenteur proverbiale de ses procédures de sélection, que pointe en vain la Commission permanente de contrôle linguistique. Ce sont les califes néerlandophones temporairement à la place des califes francophones qui profitent de ce rythme peu endiablé.

Machine à flamandiser ou pas, le Selor ne peut donner son plein rendement sans l’assentiment du gouvernement. Et sans la complicité, au moins passive, de ses ministres francophones.

 » Le gouvernement papillon viole de manière flagrante la loi sur l’emploi des langues, sans qu’aucun ministre francophone ne réagisse « , souligne encore le Gerfa. Par peur du clash. Alors que la survie du pays est en jeu, défendre son bout de gras à la tête de l’appareil d’Etat est une priorité secondaire.

Eluder la question qui pourrait fâcher les partenaires flamands est devenu un réflexe. Elio Di Rupo s’y emploie, pour calmer l’un ou l’autre député francophone heurté par le déséquilibre linguistique. Parole de Premier ministre :  » Ce gouvernement entend bien nommer des femmes et des hommes compétents dans le respect des procédures. Il va sans dire que les lois doivent être respectées.  »  » Il va sans dire « , en effet….

La consigne francophone d’apaisement à tout prix a un effet démobilisateur, jusque dans les administrations. Résignation, découragement. Le moral et le punch de fonctionnaires francophones en prennent un coup.  » Le déséquilibre linguistique au sein de la haute hiérarchie percole aux niveaux inférieurs. Le processus s’autoalimente « , confie un cadre supérieur de l’administration.

 » Nous sommes devenus « les nègres » des néerlandophones « , peste ce fonctionnaire de la Santé publique, témoin  » de réunions qui ne se déroulent plus en français, où les documents distribués sont uniquement en néerlandais. Résultat : une tendance des francophones à se replier en terre wallonne « .

Des élus francophones accusent aussi le coup.  » On n’a pas fini de subir les conséquences du désengagement francophone en cours depuis des années « , déplore Denis Ducarme. Le député fédéral MR est parti en guerre contre la flamandisation de l’armée. Une croisade harassante.  » Il aura fallu trois ans pour obtenir quelques avancées dans ce dossier. Au risque de passer pour un monomaniaque et de devenir inaudible. Je ne pouvais pas me permettre d’attaquer sur tous les fronts.  »

Muriel Gerkens, députée fédérale Ecolo, suit de près une autre niche qu’elle juge menacée de flamandisation : la plate-forme électronique de soins de santé e-Health, confrontée aux ambitions de son patron tout-puissant, le néerlandophone Frank Robben (voir l’article page 28) Même sensation de s’épuiser dans le combat du David Ecolo contre le Goliath CD&V.

La capacité ou l’envie de résister s’émousse.  » Il existe une véritable stratégie flamande d’occupation de pouvoir face à laquelle les francophones font preuve d’une naïveté totale. Ils partent avec une mentalité de battus « , affirme Michel Legrand, du Gerfa.  » Je parlerais plutôt d’un mélange de défaitisme, de manque de lucidité, et de pari sur la bonne foi de l’autre « , nuance un ancien ministre fédéral.

D’autres travers achèvent de consommer la déconvenue francophone.  » Face à une nomination, les Flamands regardent d’abord si le candidat est flamand. Ils se disputent aussi entre eux, mais jamais devant les francophones. Les francophones, eux, regardent d’abord la couleur politique du rival. Quitte à le torpiller s’il est d’un autre bord « , décode un patron public.

 » Les francophones sont prêts à accepter beaucoup parce qu’ils veulent garder la Sécu fédérale et l’argent nécessaire à la survie du sud du pays « , grince un acteur de la santé.

Les partenaires francophones de Di Rupo Ier se montrent capables de pousser très loin leur souci de ne pas indisposer la Flandre. En quête d’un patron depuis 2010, l’Office national des pensions a fait office de labo…

La fonction d’administrateur général de l’ONP pouvait difficilement échapper au francophone Jean-Marc Delporte, classé premier à la sélection. Décrocher la palme ne lui a pas suffi. Le ministre des Pensions, l’Open VLD Vincent Van Quickenborne, a fait un gros blocage. Un patron étiqueté PS ? Quelle horreur !  » Les pensions, c’est une bombe à retardement en Flandre. Les Flamands ne voulaient à aucun prix qu’un francophone ait la main sur ce département « , décode un proche du dossier.

Trois présentations du lauréat par le comité de gestion de l’ONP n’ont pas eu raison de l’entêtement de Mister Q. Pas plus que l’affaire, finalement tranchée au conseil des ministres, n’a tourné au désaveu du ministre flamand.  » Les ministres francophones ont fini par s’écraser. Il ne fallait pas en faire un incident de gouvernement, surtout en présence d’un électron libre comme Van Quickenborne.  »

Exit donc Jean-Marc Delporte, ôté de la vue du ministre Open VLD pour être recasé à la tête de l’Economie. Alexander De Croo, nouveau titulaire Open VLD aux Pensions, n’est pas pressé de relancer la sélection d’une recrue francophone. Mieux vaut un Office des pensions sous administration provisoire flamande que sous gestion francophone et socialiste permanente….

 » Il faut être un ministre flamand pouroser aujourd’hui un tel coup de force « , commente un haut fonctionnaire francophone. Curieusement, le député N-VA Siegfried Bracke a ressenti tout autrement le déroulement de la saga :  » L’Open VLD fait barrage à la nomination d’un PS à la tête de l’Office national des pensions. Ce dossier bloque tous les autres. Et comme toujours dans ce pays, le PS fait la loi.  » L’Open VLD bloque, mais le PS fait la loi : comprenne qui pourra la logique N-VA…

Le PS choisit surtout d’encaisser sans broncher.  » Le PS est pour beaucoup dans le désintérêt francophone pour les hautes fonctions fédérales. Il a toujours joué la carte d’allié stratégique du CVP et de sa politique de flamandisation, pour peu qu’il obtienne en échange sa part du gâteau « , fulminent plusieurs voix francophones. Calcul payant : quatre des cinq top managers fédéraux francophones portent l’étiquette PS, ou ont au moins servi des ministres socialistes (voir la cartographie politique ci-dessus)

Moralité : un recul francophone prononcé aux postes clés. Et criant au sommet de la Sécurité sociale.

Les traditions s’y perdent. Ancien ministre des Affaires sociales, Philippe Busquin (PS) prend acte :  » Historiquement, les parastataux à vocation sociale comptaient pas mal de directeurs PS. C’est moins le cas, faute de relève.  » Faute d’avoir su ou voulu cultiver les compétences nécessaires, les rangs des aspirants francophones aux plus hautes fonctions s’éclaircissent :  » Soit ils renoncent à la procédure de sélection, soit ils ratent « , déplore un ex-ponte de la Sécu.

Dans la foulée, le partage d’influence historique entre PS et CVP rebaptisé CD&V a pris du plomb dans l’aile.  » L’Etat-CD&V est aujourd’hui dix fois plus puissant que l’Etat-PS « , assure un cabinettard socialiste.

Une Sécu  » waar vlamingen thuis zijn « . Ses principaux patrons se retrouvent entre vieilles connaissances. Entre grands commis de l’Etat CVP, qui ont jadis cheminé à l’ombre d’un certain Jean-Luc Dehaene. Le réseau de l’ancien Premier ministre, ex-ministre des Affaires sociales et des Communications, garde de beaux restes.

Jo De Cock, big boss de l’Inami ; Marc Schiepers, responsable des services financiers de l’ONSS ; Frank Robben, grand maître de la banque-carrefour de la Sécurité sociale et de e-Health. Le trio a des souvenirs en commun. De quoi se remémorer leur passé de Dehaene boys. Ce temps où leur patron avait pu concocter en 1988 une loi de financement des entités fédérées, en usant des talents informatiques de ses  » Toshiba boys  » pour rouler un peu dans la farine les francophones.

Une fois mais pas deux. Les francophones ne sont pas amnésiques. Ancien ministre PS des Affaires sociales, Philippe Moureaux rafraîchit les mémoires, au cas où :  » Le CVP a toujours eu deux fers au feu : l’occupation de l’Etat fédéral, qu’il assure d’ailleurs avec beaucoup d’efficacité, et l’espoir d’une Flandre indépendante. Le CD&V continue d’avancer sur ces deux terrains.  »

PIERRE HAVAUX

 » Qui maîtrise les données a le pouvoir. Les Dehaene boys connaissent le mode d’emploi « 

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