Les pouvoirs de Powers

Au fin fond du Midwest, Richard Powers mène une vie discrète d’universitaire. et crée une ouvre d’une rare puissance. Alors que sort La Chambre aux échos, Le Vif/L’Express a rencontré ce nouveau géant du roman américain.

De notre envoyé spécial

à Champaign-Urbana (Illinois)

Au milieu de nulle part vit l’un des plus grands écrivains du moment. Il s’appelle Richard Powers, cultive la discrétion et aligne les chefs-d’£uvre. Révélé en français en 2004 par un premier roman, Trois fermiers s’en vont au bal, publié en 1985 aux Etats-Unis, Powers a explosé il y a deux ans avec un livre sublime, Le Temps où nous chantions (qui vient de sortir en poche chez 10/18). Aujourd’hui, Le Cherche Midi éditeur fait paraître son nouveau roman, La Chambre aux échos, merveille d’intelligence et d’émotion, de style et de rythme, qui explore les tréfonds du cerveau humain tout en adressant à l’Amérique de l’après-11 septembre une dérangeante série de questions métaphysiques et humanistes. Aux Etats-Unis, où Powers est enfin considéré comme l’un des romanciers les plus importants de ce début de siècle, La Chambre aux échos a remporté le prestigieux National Book Award (le Goncourt local) avant même sa sortie, alors que seuls quelques chapitres venaient de paraître dans une revue littéraire !

Il faut le débusquer, Richard Powers. L’antithèse du romancier à succès qui se montre à toute occasion, sur qui l’on bute à chaque cocktail mondain. D’ailleurs, ici, à Champaign-Urbana, il n’y a pas de cocktails. C’est pour cette raison, plus que par désir de retrouver ses racines (il est né à Evanston, dans la banlieue de Chicago, en 1957), que Powers a posé ses bagages dans une modeste maison de bardeaux dotée d’un minuscule jardinet, après des années d’errance et une vie de bohème :  » J’ai passé mon enfance près de Chicago puis j’ai suivi mon père à Bangkok, pendant la guerre du Vietnam, avant de retrouver l’Illinois, où j’ai fait mes études universitaires. J’ai vécu à New York, à Long Island, à Boston, aux Pays-Bas, et me revoici à Champaign-Urbana. Que voulez-vous ? Ce bled est le meilleur endroit pour résister à la tentation de devenir un jour l’écrivain-que-l’on-reconnaît-dans-la-rue. Je ne veux pas être le type qui est connu pour ses livres. L’anonymat, le silence et la solitude sont, à mes yeux, les vraies conditions de la création.  » Si l’on veut rester fidèle à ce serment, alors, oui, Champaign-Urbana présente tous les atouts. Cette ville-champignon située à une heure de vol de Chicago et à 65 kilomètres d’une communauté amish a poussé d’un coup au beau milieu des champs de céréales et des prés où vont paître les vaches, juste après la Seconde Guerre mondiale, pour devenir la troisième université du pays. 100 000 habitants, dont près de la moitié sont des étudiants venus du monde entier, spécialisés dans les matières scientifiques les plus pointues. Richard Powers leur enseigne l’art d’écrire. Par passion plus que par nécessité.

Dans son étroit bureau du Beckman Institute, bâtiment de briques rouges aux larges baies vitrées construit dans le style néogéorgien qui a inspiré ce gigantesque campus, il corrige les nouvelles ou tentatives de roman de ses élèves avec une infinie patience. Richard Powers, la cinquantaine fringante, presque 2 mètres de hauteur, coupe de cheveux à la du Guesclin et voix d’hypnotiseur, croit à la transmission des techniques :  » La littérature, comme la peinture ou la musique, ce n’est pas seulement une question de talent. Il y a quand même des fondamentaux.  » Cette conception altruiste de l’écriture explique très largement la structure de ses romans : amples, denses et fluides à la fois, ce sont des fleuves tumultueux sur lesquels on embarque en prenant un incroyable plaisir avant de se faire chahuter comme barges à la dérive. Lorsqu’il commence l’écriture d’un livre, Richard Powers confesse s’attaquer d’abord à la structure, puis s’attacher aux personnages et ensuite – seulement – à l’histoire. Et pourtant, cet écrivain pour qui la forme conditionne le fond est un fantastique conteur !

La Chambre aux échos le prouve une fois de plus. Tout commence à la façon d’un huis-clos pour s’achever en thriller. Sur une route déserte du Nebraska, au c£ur de la nuit, un camion verse dans le fossé. Son chauffeur, Mark Schluter, sombre dans le coma. Il se réveille quelque temps plus tard dans un étrange état : il ne reconnaît plus sa s£ur, Karin, qui veille pourtant sur lui depuis toujours et vient d’abandonner son travail pour rester à son chevet. Pis : Mark croit que cette femme qu’il refuse de reconnaître se fait passer pour sa s£ur, mais est sans doute un agent des services secretsà Mark est victime du syndrome de Capgras,  » cas d’une incroyable rareté et aux implications immenses « , qui consiste à rejeter ses proches, à considérer comme étranger ce qui vous est pourtant familier. Karin, au comble du désespoir, fait appel à un célèbre neurochirurgien new-yorkais, le Dr Weber, le  » Brummel du règne cérébral « , lui-même en proie à de sérieux cas de conscience.

Le coup de génie de Powers – non, il n’y a pas d’autre expression pour résumer l’effet produit par ce roman – est d’avoir situé cette exploration des souterrains de la conscience quelque temps seulement après les attentats du 11 septembre 2001. Dans un pays en proie à la paranoïa, à la perte de repères, en crise d’identité. L’Amérique, victime du syndrome de Capgras ? Richard Powers ose ce saisissant parallèle : au microcosme (le cerveau humain, traumatisé au point qu’il ne reconnaît plus ce qui lui est coutumier) se superpose le macrocosme (le pays entier, traumatisé jusqu’à ne plus reconnaître ceux qui sont ses alliés).

Pourtant, Richard Powers se défend d’avoir écrit un roman politique.  » Bien sûr, reconnaît-il, il s’agit d’un livre sur le 11 septembre. Cet événement est incontournable pour un romancier parce qu’il a posé à l’Amérique le plus grand défi qu’elle ait jamais eu à relever de toute son histoire : savoir qui elle est.  » En effet, pour Powers, la conséquence du 11 septembre n’est pas tant politique, économique, sociale ou religieuse que psychologique : ce qui est arrivé avec le 11 septembre, c’est une forme inédite de dépersonnalisation de l’Amérique.  » Ce pays ne sait plus qui il est « , argumente l’écrivain. Et là réside la véritable terreur. Là opèrent les véritables terroristes. Cette perte de personnalité, Powers a choisi de l’évoquer à travers le parcours de Mark Schluter, un brave type au destin tout tracé, dont la vie, subitement, déraille. Le syndrome qui le frappe n’est ici que le moyen utilisé pour reformuler la question de l’identité et de l’altérité. Même le grand spécialiste du cerveau venu de New York, tout auréolé de son prestige de people et d’auteur à succès, ne réussira qu’à se perdre dans les méandres d’une histoire que le lecteur, lui, dévore avec passion.

Pour écrire ce roman magistral sur lequel souffle une grâce inouïe, Richard Powers a passé des heures dans la bibliothèque de l’université de Champaign-Urbana.  » C’est l’une des plus grandes du pays, déclare-t-il avec fierté, en désignant du doigt l’édifice. Plus de 11 millions d’ouvrages sont entreposés ici. Et toute la correspondance de Marcel Proust y est conservéeà  » Il a également pu profiter des lumières de ses collègues neurologues, qu’il aime rejoindre, certaines fins d’après-midi, pour le plaisir de conversations où les sciences deviennent un terrain de jeu.

Mais si la prose de Powers est si belle, si pareil sujet (le renversement de toutes les théories connues de la conscience, l’exploration des mystères de cette grande énigme qu’est notre cerveau) devient sous sa plume tellement limpide, c’est sans doute parce que, depuis plusieurs années, il n’écrit plus. Là est son secret ! Et il suffit de pénétrer dans la petite maison où il vit avec sa compagne, Jane Kuntz, professeur de français et traductrice de Lydie Salvayre ou d’Olivier Rolin, à six pâtés de maisons seulement de l’université, sous les frondaisons, pour le comprendre : une cuisine accueillante, une véranda où un piano fait face à un lit pour hôtes de passage, un salon, une chambre, maisà pas de bureau. Richard Powers travaille dans son lit. Allongé. Et il n’écrit pas. Non : il dicte. A un ordinateur équipé d’un logiciel de reconnaissance vocale ultraperfectionné. Au fur et à mesure que ses lèvres prononcent les phrases, Richard Powers voit le texte s’inscrire sur l’écran.  » Pour moi, la voix détermine l’écriture « , explique-t-il. L’idée n’est pas nouvelle : Stendhal dicta sa Chartreuse de Parme en trente jours à son secrétaire ; Flaubert avait son  » gueuloir  » ; Dickens mimait à voix haute les dialogues qu’il venait d’écrire devant un miroirà  » La clef, enchaîne Powers, c’est de réussir à combiner la fonction du cerveau qui fabrique une phrase avec la fonction de la main qui la prolonge lorsqu’elle tape sur le clavier. Or il y a toujours une déperdition entre ce que le cerveau crée et ce que l’on parvient à taper. Avec cet appareil, plus de déperdition ! Il suffit de parler pour que soit reproduite la musique des phrases. « 

Tout est là, dans cette  » musique des phrases « . Richard Powers compose plus qu’il n’écrit. Thèmes et variations s’entremêlent, dans une £uvre furieuse et déchirante. Comme chez Bach, son maître en musique. Depuis qu’il a cessé d’écrire, depuis qu’il dicte, Richard Powers atteint des sommets dans l’art de ciseler une phrase. Dans celui d’appréhender des personnages aussi. Les pages prodigieuses qu’il consacre à la migration des grues et qui scandent La Chambre aux échos en sont la preuve irréfutable. Il y a chez cet écrivain une poésie hors du commun. Une harmonie, en somme. La quintessence de cet art étrange et délicat que l’on nomme littérature. l

La Chambre aux échos, par Richard Powers. Trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Yves Pellegrin. Le Cherche Midi, 480 p.

François Busnel

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