Les polyphonies visuelles de David Adjaye

Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Architecte choisi pour construire le prestigieux musée de l’Histoire et de la Culture africaine-américaine à Washington, David Adjaye est aussi le commissaire de GEO-graphics, imposante exposition de Bozar sur l’art africain replacé dans la modernité.

On est d’abord saisi par l’intensité de sa peau : un noir saturé dans lequel les deux yeux paraissent plus perçants encore. Le sourire est presque débonnaire, mais la parole atteste que David Adjaye est un véritable  » starchitect « , ses bureaux londonien et new-yorkais faisant travailler une soixantaine de personnes. Le jetlagger permanent naît en 1966 à Dar es- Salaam, en Tanzanie, où son père officie comme ambassadeur du Ghana. David débarque à Londres – où il vit toujours – à l’âge de 14 :  » Il neigeait, c’était une expérience totalement nouvelle, comme un autre exotisme. Mais je suis né dans un milieu très cosmopolite et Dar es-Salaam, dans les sixties, était un endroit qui bouillonnait. C’était le nouveau monde. « .

GEO-graphics, qui s’ouvre le 9 juin à Bruxelles, est une confrontation entre les artefacts africains d’hier – entre autres en provenance du Musée royal de l’Afrique centrale de Tervuren – et la production actuelle, issue de 8 centres culturels contemporains(1). Une serial-beauté consacrée au corps humain sous toutes ses coutures nègres, à laquelle David Adjaye confronte ses propres images de l’Afrique urbaine (surtout), prises lors de dix années de voyages en terre noire.

Le Vif/L’Express : Vous déclarez que votre métier d’architecte implique l’amélioration de la qualité de vie des gens concernés par vos réalisations. Le facteur humain n’est pas forcément ce qui transparaît dans les bureaux internationaux d’architecture…

David Adjaye : J’ai toujours été intéressé par l’architecture comme agent de changement dans la vie des gens, et cela vient directement de ma famille, de l’histoire personnelle de mon frère qui était dans une chaise roulante que je devais man£uvrer dans la maison. L’architecture doit rendre le monde meilleur et n’est intéressante que si elle possède un certain pouvoir : on voit combien certains types de construction oppressent leurs habitants. J’aime la beauté de l’architecture mais encore davantage la façon dont elle façonne le quotidien.

Quelle est la connexion entre votre travail d’architecte et cette monumentale exposition au Bozar ?

Elle est limpide parce que la question posée par cette exposition est  » Quelle est l’infrastructure culturelle de l’Afrique ? Quelle est sa topologie culturelle ? Est-elle la même qu’en Europe ? « . Ce ne peut l’être. GEO-Graphics est une forme de recherche de la réponse. Ce show marque aussi l’émergence des sociétés civiles via 8 institutions culturelles africaines, 8 interfaces sociales, qui sont beaucoup plus que des dépôts d’archives. Ce que j’apporte moi, ce sont dix ans de photographie des infrastructures urbaines qui témoignent du dernier demi-siècle. De cette polyphonie d’éléments doit naître la compréhension d’une certaine modernité, même si on sait que l’art africain est davantage le vecteur du rituel que celui du spectacle.

N’est-ce pas un brin étrange que ce soit un étranger à l’Afrique – installé en Grande-Bretagne – qui travaille sur ce concept ?

[Il rit.] Souvent, il faut une vue extérieure pour briser l’hégémonie du regard et provoquer quelque chose. Il existe une énorme déconnexion entre ces artefacts et l’Afrique, non seulement par la distance géographique – la plupart ne se trouvent plus dans leur lieux d’origine – mais parce qu’ils sont devenus des choses commodes, exotisées, très loin de leur fonction première qui est le sacré. Quand j’entends des artistes africains qui disent ne rien vouloir à voir avec ces objets, parce que ce sont des  » objets primitifs  » [sic], je trouve cela déprimant, troublant. On n’entend jamais un Italien dire qu’aimer la statue de David revient à le catégoriser, à le mettre dans un cliché [sourire]. Simplement parce que la statue de David comme ces objets africains sont d’une beauté en dehors du temps, les témoins de nos civilisations…

L’Afrique n’a-t-elle pas un problème avec sa mémoire, son passé, simplement parce que ceux-ci sont inévitablement liés à la colonisation ?

Il y a incontestablement une rupture de mémoire parce que la colonisation – qui instille l’assimilation et l’obligation de se définir par le biais d’un autre – a amené la collision entre deux histoires. C’est un flou énorme qui a également éloigné les gens de leurs artefacts, les symboles auxquels ils étaient connectés. En les privant de cette utilisation de symboles, on a déconnecté les Africains de leur propre Histoire. Et cette exposition pose la question : comment allons-nous réparer ce problème de dépossession ? Maintenant que les sociétés civiles africaines commencent à émerger, l’une de leurs productions est la culture, la culture indépendante.

Pourquoi avoir voyagé si intensément pendant dix ans pour prendre des photos ?

Je suis africain mais je ne connaissais pas vraiment mon propre continent : j’ai visité 52 des 53 pays, tous à l’exception de la Somalie. L’Afrique reste un continent inconnu, sans doute à cause de son instabilité mais aussi de la façon occidentale de consommer le tourisme. J’ai commencé à comprendre ce continent en termes de régions plutôt que de pays, déterminant six zones : le Maghreb, le désert, le Sahel, la savane et les prairies, la forêt, les montagnes et hauts plateaux.

L’une des parts importantes de GEO-Graphics concerne le Congo, le point de départ étant d’ailleurs le travail réalisé avec le Musée de l’Afrique de Tervuren.

J’ai été fasciné par la rivière Congo, l’autoroute de la communication que cela représente. Autant que par Kinshasa : sa densité urbaine m’a fait penser à Los Angeles et à ses banlieues infinies. Les statistiques des Nations unies montrent que l’Afrique possède les villes qui grandissent le plus vite sur la planète : l’urbanisation représente le symptôme de la modernité, la ville change la notion de culture, déplace le rituel à l’identité collective. Ces questions oppressantes, le continent africain les vit pleinement maintenant ! Quant au musée de Tervuren, c’est à la fois un palace de conte de fées avec ce parc magnifique mais aussi une île déconnectée de la réalité. Mon travail consiste précisément à établir des ponts entre le contenu et le monde extérieur.

Vous avez décroché la construction du musée de l’Histoire et de la Culture africaine-américaine à Washington : les enjeux semblent énormes, non ?

Après plus de deux cents ans d’indépendance, le Congrès américain a passé une loi disant qu’il fallait un musée pour célébrer la contribution des Afro-Américains à la culture américaine. Parce que cela a influencé la culture du monde mais aussi la façon dont les Américains se perçoivent eux-mêmes. Je suis le leader d’une équipe anglo-américaine et le musée sera ouvert en 2015 : j’espère qu’Obama sera toujours au pouvoir [il sourit]. Le musée montrera les extraordinaires archives du Smithsonian, des films, une importante section média, des reconstitutions grandeur nature de maisons du Sud, et le chapeau porté par Aretha Franklin lors de l’inauguration d’Obama… Entre mille autres choses qui iront des artefacts aux dernières techniques digitales. Ce qui est extraordinaire, c’est le sentiment qu’en construisant ce musée on travaille aussi pour l’Histoire.

GEO-Graphics. A Map of Art Practices in Africa, Past and Present, du 9 juin au 26 septembre au palais des Beaux-Arts de Bruxelles. www.bozar.be

(1) Elles viennent de Dakar, Lagos, Abidjan, Douala, Nairobi, Lubumbashi, Le Caire et Rabat.

PHILIPPE CORNET

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