Les poches taillent grands

L’Amérique malade de Richard Powers, l’Indochine de Paul-Jean Toulet, les années de clandestinité de Salman Rushdie, un serial killer revisité par Marc Dugain… Romans, documents : pour les frimas, Le Vif/L’Express fait provision de talents.

ROMANS Gains

Par Richard Powers

Richard Powers est l’auteur le plus prometteur de la nouvelle garde américaine. Chacun de ses romans ressemble à une gigantesque radiographie de son pays, une analyse que l’on retrouve dans Gains, long travelling sur la naissance et le développement du capitalisme aux Etas-Unis. Au coeur du récit, une petite savonnerie – celle de la famille Clare – qui, au fil des décennies, va devenir une immense multinationale et brasser des sommes considérables dans l’Illinois, avant que cette fabuleuse aventure ne se transforme en cauchemar lorsque les usines des Clare cracheront dans les airs des fumées de plus en plus toxiques, porteuses de mort… Un roman inquiétant, où Powers met en scène toutes les contradictions d’une Amérique malade de sa propre croissance, à l’heure du libéralisme sauvage.

A. C.

Trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Claude et Jean Demanuelli. 10-18, 620 p.

Arrive un vagabond

Par Robert Goolrick

En 1948, à Brownsburg, petite bourgade prospère et traditionaliste de Virginie, dans le sud des Etats-Unis, arrive un vagabond : Charlie Beale, 39 ans, solitaire, discret, serviable, qui s’attire vite la considération générale. Et se prend d’affection pour Sam, le fils du boucher qui l’emploie. Mais lorsque le  » vagabond  » s’entiche de la très jolie Sylvan, épouse d’un riche et insupportable notable, leur liaison torride va perturber le petit Sam, premier témoin de cet adultère, avant de compromettre inéluctablement la tranquillité de la communauté. Grand prix des lectrices de Elle en 2013, ce troisième roman saisis- sant de l’Américain Robert Goolrick livre une partition dramatique pleine de sen- sualité, de bruit et de fureur, qui n’est pas sans rappeler précisément l’éloquence d’un Faulkner…

D. P.

Trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Marie de Prémonville. Pocket, 346 p.

Nouvelle du jeu d’échecs

Par Stefan Zweig

Remarquablement épurée, cette parabole tristement prémonitoire fut écrite six mois avant le suicide de Stefan Zweig au Brésil, le 23 février 1942. Nous sommes entre New York et Buenos Aires, sur un paquebot où vont s’affronter Mirko Czentovic, champion du monde d’échecs réputé imbattable, et un ancien prisonnier des nazis. Soumis pendant plusieurs mois à la torture psychologique d’un isolement total, cet homme a eu la chance de découvrir, dans sa cellule, un manuel d’échecs qui lui a permis de survivre en disputant des parties imaginaires contre lui-même… Au-delà de ce duel entre les deux joueurs, Zweig semble annoncer sa propre défaite, et son récit est de plus en plus poignant, comme un requiem où l’échiquier devient le miroir d’un monde dans lequel le Bien a perdu la partie face à la barbarie.

A. C.

Trad. de l’allemand par Bernard Lortholary. Folio classique, 160 p.

Avenue des Géants

Par Marc Dugain

Il s’appelle Edmund Kemper, il a été condamné à perpétuité pour une belle série de crimes commis dans les années 1960-1970, du Montana à la Californie. C’est en visionnant un documentaire sur ce serial killer américain que Marc Dugain a eu l’idée de se glisser dans la peau de celui que la presse baptisera  » l’ogre de Santa Cruz « . Résultat : un roman, car c’en est bien un, passionnant. Où l’auteur de La Chambre des officiers et de La Malédiction d’Edgar tente de comprendre ce qui, des fêlures et humiliations du jeune Californien (rebaptisé ici Al Kenner), a pu expliquer son évolution diabolique. Une mère castratrice, un corps de géant encombrant, les ravages psychologiques de la guerre du Vietnam, des fantasmes de décapitation qui le hantent… La palette est large, le récit sidérant et la  » morale  » de l’histoire (l’incapacité de l’intelligence à vaincre les tourments de l’enfance) glaçante.

M. P.

Folio, 432 p.

La Tour

Par Uwe Tellkamp

Avec un scénario aussi vertigineux que du Thomas Mann, La Tour est un face-à-face effrayant avec le diable, celui qui bâillonna la RDA pendant quatre décennies. Ce sont les ultimes soubresauts de cette  » terre engloutie  » que décrit Uwe Tellkamp, entre la mort de Brejnev et l’automne 1989, en posant son zoom sur une famille de Dresde dont le fils jouera le pire des rôles – celui de la victime expiatoire – lorsqu’il devra faire son service militaire : son goût pour la liberté et son insolence lui vaudront la prison puis les travaux forcés, une descente aux enfers qui condamnera ses proches à un terrible naufrage… Un roman qui dénonce la perfidie d’un régime où personne ne pouvait rester innocent, sous la main de fer de cette Stasi dont Tellkamp fait une impitoyable autopsie, avant que son règne ne s’effondre lamentablement, comme la tour de Babel.

A. C.

Trad. de l’allemand par Olivier Mannoni. J’ai lu, 1 34 p.

La Porte des Enfers

Par Laurent Gaudé

Entre mythe d’Orphée et Divine Comédie, ombre et lumière, vengeance et pardon, Laurent Gaudé envoûte le lecteur dans les méandres d’une Naples plus moderne que jamais, grouillante de vie et de malheurs. Un chaud matin de juin 1980, un enfant meurt,  » par erreur « , sous les balles d’un mafioso et sous les yeux de son père, un chauffeur de taxi débonnaire. Lequel revit inlassablement chaque seconde de la matinée dramatique, comme s’il pouvait changer le cours des choses, tandis que sa femme ne pense qu’à venger son petit. C’est auprès d’êtres brisés à son image que le père trouve un semblant d’énergie et la… porte des Enfers. Le père se sacrifiera pour son fils, le fils se fera justice. Et le lecteur est sonné par la virtuosité du Prix Goncourt 2004 (Le Soleil des Scorta).

M. P.

J’ai lu, 284 p.

Partages

Par Gwenaëlle Aubry

Jérusalem : Leïla la Palestinienne musulmane, élevée dans un camp en Cisjordanie, rêve de l’Amérique d’Hemingway et de 7e art ; Sarah la juive, fuyant New York avec sa mère après le 11 Septembre, découvre avec candeur sa nouvelle patrie. Leïla et Sarah ont 17 ans et, théoriquement, la vie devant elles… Sauf qu’elles portent sur leur dos le poids des siècles. Elles pourraient être amies, mais elles vivent sur cette terre habitée par des  » cohortes de morts « . Leïla et Sarah, deux voix, deux images en négatif d’une même tragédie, que Gwenaëlle Aubry, Prix Femina 2009 pour Personne, orchestre magistralement dans cet opéra sanglant.

M. P.

Le Livre de poche, 192 p.

The New Yorker. L’humour des femmes

Traduction et adaptation par Jean-Loup Chiflet

Riche idée (moins coûteuse pour le lecteur !) que d’adapter au format poche ce beau livre qui s’y prête particulièrement bien : quelque 300 dessins en noir et blanc du New Yorker, hebdomadaire américain créé en 1925, qui croquent le beau sexe sous (presque) toutes les coutures, de la mère poule à la femme fatale, en passant par la fashion victim gazouillant  » Gucci, Gucci, Gucci  » au-dessus du landau de son bébé. Certains dessins sont un peu datés, d’autres trahissent un léger machisme, mais les hommes en prennent aussi pour leur grade – ouf ! L’ensemble témoigne surtout de cet art du nonsense, de l’absurde et de l’humour décalé devenu la marque de fabrique du célèbre magazine.

D. P.

Points, 224 p.

Welcome to Chamonix. Une Anglaise au mont Blanc

Par Dominique Potard

Installez-vous auprès du feu et délectez-vous avec cette histoire inédite de Dominique Potard. Dès les premières pages, le cadre est planté : à droite, Chez Rul’, un café qui sent bon son tréfonds de la vallée, avec quelques habitués (dits le Prussien, Paratonnerre et Léonard de Vinci) accrochés à leurs coutumes ancestrales (du vin, et du mauvais) et fustigeant allègrement les touristes – nombreux – de leur Chamonix. A gauche, de l’autre côté de la rue Paccard, The Bus Nevis Pub, fréquenté par les ennemis. Un jour, Suzie, une Anglaise, traverse le  » Channel  » et se fait presque accepter par les locaux. A tel point qu’ils vont l’emmener en haut du mont Blanc. Une ascension dantesque, une semaine en enfer, et quelque 150 pages de gaieté avec ces Pieds Nickelés de la montagne.

M. P.

Guérin, 144 p.

DOCUMENTS Mémoires de guerre

Par Winston Churchill

Et si le secret de l’homme d’Etat se trouvait dans une formule qu’il ferait sienne une fois pour toutes ? Celle de Winston Churchill, encore plus belle en anglais, a les accents de la tragédie :  » N’abandonnez jamais, n’abandonnez jamais, jamais, jamais, jamais, jamais – n’abandonnez rien, ni de grand, ni de petit, rien d’important ni rien d’insignifiant – n’abandonnez rien sauf quand l’honneur et la raison l’exigent.  » Le secret du Premier ministre anglais, qui fut seul face à Hitler, c’est aussi ce cocktail d’humour et de flegme, ce style et cette intelligence éclatant à chaque page de ces superbes Mémoires de guerre, annotés par son biographe François Kersaudy. Et réunis dans un coffret, véritable écrin.

E. H.

Texte traduit, établi et présenté par François Kersaudy. Texto. Coffret t. I, 672 p., et t. II, 968 p.

Bismarck

Par Jean-Paul Bled

Et si, pour être un homme d’Etat (bis), un dessein et un seul suffisait ? Toute sa vie politique, Otto von Bismarck (1815-1898) oeuvre pour la construction d’un Empire allemand sous domination de la Prusse. Le  » Chancelier de fer  » ne cessera de s’en donner les moyens, en isolant le voisin le plus gênant, l’Autriche, écrasé à Sadowa en 1866, puis en portant le coup de grâce à l’autre puissance encombrante, la France. Le 18 janvier 1871, le contrat est rempli, Guillaume Ier est proclamé  » empereur allemand  » à Versailles. Mais le père de l’unité allemande est aussi le  » réactionnaire rouge  » à l’origine de mesures sociales révolutionnaires (assurances vieillesse, maladie…), souligne l’historien Jean-Paul Bled, remarqué pour ses biographies de Frédéric le Grand, François-Joseph et son Histoire de la Prusse. En conflit avec le nouveau souverain, Bismarck retourne contempler les arbres dans sa propriété de Friedrichsruh, dans les terres septentrionales du Schleswig-Holstein. Le vieux junker a la sagesse de Cincinnatus.

E. H.

Perrin, 356 p.

Petit Dictionnaire amoureux des trains

Par Jean des Cars

T comme Transsibérien. R comme Royal Scotsman. A comme Antonioni (mais oui, la ligne sicilienne de L’Avventura). I comme Iris 320 (la rame TGV homologuant l’état des voies). N comme Nagelmackers (le Liégeois fondateur de la Compagnie internationale des wagons-lits et le créateur de l’Orient-Express). Le Petit Dictionnaire amoureux des trains, de Jean des Cars, est intarissable. Petit ? Eh oui, au côté des fameux Dictionnaires amoureux, il faudra désormais compter sur les Petits Dictionnaires amoureux, leur version condensée. Dans cette nouvelle collection de poche paraissent le Petit Dictionnaire des chats (Frédéric Vitoux), de l’Inde (Jean-Claude Carrière) et du catholicisme (Denis Tillinac). Small is beautiful.

E. H.

Pocket, 622 p.

Petite Bibliothèque du coureur

Présentée par Bernard Chambaz

Xavier de Maistre, dans sa chambre, et Jacques Lacarrière, sur les sentiers grecs, sont les figures tutélaires d’une littérature de la marche. L’accélération du temps, sans doute, la pratique du jogging et du marathon, plus sûrement, ont accouché d’une littérature de la course, observe Bernard Chambaz dans cette anthologie. Sillitoe, et sa magnifique Solitude du coureur de fond, Murakami, Echenoz, Blondin, Mailer… y célèbrent la petite et la grande foulée.

E. H.

Champs Classiques, 286 p.

Joseph Anton, une autobiographie

Par Salman Rushdie

Joseph Anton, c’est le nom de code sous lequel l’auteur des Versets sataniques s’est longtemps dissimulé après la fatwa que lui lança l’ayatollah Khomeiny, le 14 février 1989. Dans ce récit autobiographique, il raconte ses années de clandestinité en se mettant en scène à la troisième personne du singulier, comme s’il avait perdu son identité sous la menace islamiste. Au jour le jour, il évoque ses angoisses, sa solitude intérieure, son combat pour publier ses romans malgré tout, ses multiples déménagements sous la protection de policiers qui l’escortent constamment en faisant fi de son intimité.  » Traqué par l’ange de la mort, jamais très éloigné « , c’est un écrivain aux abois qui se confesse ici, mais aussi un résistant qui, au-delà de l’anecdote, signe un brûlant plaidoyer pour la liberté d’expression.

A. C.

Trad. de l’anglais par Gérard Meudal. Folio, 928 p.

Carnet d’Indochine

Par Paul-Jean Toulet

Un homme qui aime plus que tout  » les femmes, l’alcool et les paysages  » ne peut être entièrement mauvais. Le dandy béarnais Paul-Jean Toulet (1867-1920) se montre même excellent dans ces notes de voyage où, de Colombo à Canton, son oeil distancié fait merveille. Ici, il raille la sociabilité de paquebot, là, il décrit la baie d’Along ( » le sublime même pour tous les gens qui font de l’aquarelle « ), ailleurs encore, il nous emmène dans une fumerie d’opium de Hanoi tenue par d’étranges Annamites. Il y a déjà ce regard acéré et bienveillant à la fois, qui fera le charme de Nicolas Bouvier, dans ce Toulet, que Jorge Luis Borges tenait pour le  » plus grand poète français « .

J. D.

Nicolas Chaudun, 144 p.

Par André Clavel, Jérôme Dupuis, Emmanuel Hecht, Marianne Payot et Delphine Peras

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