Les paradoxes de  » l’Art royal  » au siècle des Lumières

La franc-maçonnerie se répand comme une traînée de poudre dans l’Europe des Lumières. Avec la multiplication des loges, se met en place un réseau cosmopolite autour d’un idéal commun, celui d’une République universelle et fraternelle. Mais le modèle initial est assez éloigné de l’universalisme qui sera revendiqué plus tard…

Tout  » jeune homme bien né qui veut voyager, connaître le monde et ce qu’on appelle le « grand monde », qui ne veut pas se trouver en certains cas l’inférieur de ses égaux et être exclu de la participation de tous leurs plaisirs, doit se faire initier dans ce qu’on appelle la franc-maçonnerie « , soutient Casanova dans Histoire de ma vie. Deux à trois cent mille frères, au siècle des Lumières, réunis dans plusieurs milliers de loges, de Philadelphie à Pondichéry, de Palerme à Perm dans l’Oural, ont mis en pratique son conseil, donnant à la franc-maçonnerie, qu’on nomme alors l’Art Royal, un développement planétaire. Voyageurs effectuant leur grand tour, négociants venus vendre les produits des îles à sucre, diplomates en mission, officiers en garnison, jeunes gens partis étudier à l’étranger, artistes à la recherche de mécènes et de commandes ont multiplié les fondations pour jeter les bases de la République universelle des francs-maçons (l’expression est du jeune Joseph de Maistre, lui-même membre de la Fraternité, qui n’est pas encore devenu le penseur de la contre-révolution que l’on connaît). Si la fondation de la Grande Loge de Londres, le 24 juin 1717, marque une étape décisive, elle n’est rien moins qu’isolée. Dans la péninsule Ibérique, des frères  » allument les feux  » à Lisbonne et à Madrid en 1728 (rapidement persécutés par l’Inquisition). A Paris, l’activité d’une loge est avérée au moins depuis 1725. Dans les Provinces-Unies (actuels Pays-Bas), Rotterdam arrive en tête, dès le début des années 1720. La Haye suit en 1734. L’Italie soutient le même rythme, avec une introduction à Florence en 1732, puis à Rome et à Naples deux ans plus tard. La franc-maçonnerie pénètre en Allemagne par le grand port de Hambourg, en 1737. Dans l’année qui suit, elle emprunte le canal de la société des princes et des  » loges de cour  » pour s’implanter à Dresde, capitale brillante de la Saxe, puis à Berlin, en 1740. Les fils de la Veuve se signalent à Prague en 1735 et à Vienne en 1742. La Baltique complète cette première couverture européenne : Saint-Pétersbourg s’éveille à la lumière en 1731, Stockholm en 1735, Copenhague en 1743.

200 000 à 300 000 frères essaiment dans le monde

Malgré la multiplicité des obédiences, au XVIIIe siècle, qui se disputent le contrôle de l’espace européen, les francs-maçons demeurent unis autour du projet des pères fondateurs : rouvrir le chantier de Babel pour la rebâtir sur un plan harmonieux, réunir l’ensemble des frères dispersés sur les deux hémisphères depuis la chute originelle, sanction du Grand Architecte de l’Univers en réponse la désunion des ouvriers et à la démesure de leur orgueil. Par leur profession de foi cosmopolite et par leur volonté d’étendre jusqu’aux bornes du monde connu l’harmonie et la concorde qui doivent présider aux travaux des ouvriers réunis au sein de la loge, les francs-maçons développent à la fois une conscience européenne et un ambitieux projet élaboré de République universelle.

La loge maçonnique du siècle des Lumières est une école de vertu, où les ouvriers du temple polissent la pierre brute, en apprenant la tempérance, à repousser leurs limites, à contrôler leurs affects, à respecter la parole de l’autre et le choix de la communauté dans l’élection des officiers. Elle se veut une école de tolérance, de compréhension mutuelle, d’où l’aspiration commune à la République des Lettres d’une neutralisation confessionnelle de la sphère maçonnique. Il y a bien évidemment loin du discours à la pratique. Il n’empêche, ce projet rencontre un succès considérable, sans équivalent à l’échelle du continent et de ses colonies.

Le projet d’une République des francs-maçons suppose la mise sur pied de réseaux de correspondance, de protocoles d’accueils des frères viseurs, et des fondements d’un droit maçonnique international. C’est ce que les pionniers de l’Ordre maçonnique, hommes de réseaux – académiques, commerciaux, bancaires, diplomatiques, artistiques ou confessionnels – ont bien compris. Des projets de correspondance maçonnique universelle voient le jour, permettant par exemple à la loge de la chambre de commerce de Marseille, Saint-Jean d’Ecosse, de correspondre avec les loges très actives de Saint-Domingue, comme avec celles des échelles du Levant, comptoirs commerciaux installés dans l’Empire ottoman qui font la prospérité d’Alep et de Smyrne.

L’accueil de celui en qui l’on reconnaît un frère, de ce voyageur qui apporte la preuve vivante de l’existence d’une Europe maçonnique et fraternelle, revêt une importance essentielle.

Cosmopolite et bien ancrée dans l’espace public, la sociabilité maçonnique répond aux attentes des élites du siècle des Lumières : offrir partout un accueil fraternel. La Candeur, loge de l’Université luthérienne de Strasbourg, affilie les étudiants qui viennent de toute l’Europe y suivre les cours de relations internationales ; la Réunion des étrangers est la loge de l’ambassade de Danemark à Paris, dans les années 1780 ; l’Irlandaise du Soleil Levant regroupe, elle, des étudiants en médecine irlandais de l’Université de Paris… A Bordeaux, l’Amitié accueille les représentants originaires de la Baltique officiant dans les grandes maisons de négoce de la place. En aucun cas secrètes, ces loges sont alors mentionnées dans les guides de voyages.

En leur sein, les visiteurs et les membres trouvent non seulement la chaleur fraternelle du lien initiatique et de futurs partenaires en affaires, mais aussi les ressources d’une  » Maçonnerie de société « , organisatrice de bals, de représentations théâtrales et de concerts. On y lit, on y séduit (dans les loges d’adoption ouvertes au beau sexe), tout en conservant la bienséance de l’entre-soi qui convient aux élites sûres de leur prééminence.

Le cosmopolitisme du siècle des Lumières n’est pas un universalisme militant, la République universelle des francs-maçons se confond alors, pour une grande majorité des frères, avec l’Europe chrétienne ( » le vrai chrétien, voilà le vrai maçon ! « ). Les condamnations pontificales n’y font rien. Si les catholiques et les protestants ont pu se rencontrer en loge, afin de dépasser les frontières confessionnelles comme le souhaitaient les pères fondateurs, les juifs en sont en revanche rejetés, sauf rare exception. Leur présence nuirait à la réputation de l’Ordre, qui est essentielle aux yeux des membres. Elle est surtout considérée comme incompatible avec l’harmonie des pairs. La franc-maçonnerie des Lumières est bien une maçonnerie d’Ancien régime.

Par Pierre-Yves Beaurepaire

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