Les paisibles Dégâts de Cabrel

Comme tous les cinq ans, Francis Cabrel revient avec un nouvel album. Les Beaux Dégâts, même sans surprise ou éclat réels, constitue un moment où la narration tranquille trompe le monde de ses angoisses

Le CD Les Beaux Dégâts (Sony) sort le 17 mai.

Multimillion- naire de la vente de disques, Francis Cabrel est aussi l’auteur, en 1994, de Samedi soir sur la Terre, chef-d’£uvre de pondération mélancolique et de lyrisme détaché. Il y a cinq ans, Hors-saison apparaissait comme un album dense et charpenté de moments forts, les subtiles couleurs cabréliennes y dessinant de durables bonheurs musicaux. En comparaison avec ces deux-là, Les Beaux Dégâts déçoit quelque peu : pas assez de morceaux emblématiques et une tenue mélodique qui manque de brillant. Les douze plages de folk-rock-blues toujours sous obédience anglo-saxonne û comme le très Dire Straits Bonne nouvelle û raviront les nombreux fans, mais sans plus. En ouverture, Les Faussaires constitue le moment le plus caustique du disque, qui fustige la consommation exponentielle de la médiocrité télé-médiatique. Ailleurs, c’est une reprise réussie de Dylan ( S’abriter de l’orage), une valse minimaliste ( Elle dort) et d’autres tempi agréablement paisibles qui rappellent l’aptitude de Cabrel à ralentir le temps. Les Beaux Dégâts paraît alors que l’industrie du disque se demande comment elle va pouvoir enrayer sa spectaculaire érosion. Parade dérisoire pour ralentir le téléchargement pirate, deux semaines avant la sortie officielle du disque, Sony ne consent à distribuer aux journalistes que des exemplaires dûment bipés.

Le Vif/L’Express : Votre disque est délivré aux journalistes parsemés de bips aigus insupportables qui viennent perturber les chansons. C’est grotesque, non ?

E Francis Cabrel : Je pense que les maisons de disques sont un peu sans solution par rapport aux malheurs conjugués qui leur tombent dessus. Je n’ai jamais entendu une chanson avec un bip, donc, je ne peux pas donner mon avis ( sourire). Les temps ont changé et le progrès nous a amené des facilités, mais il y a le revers de la médaille, ce fameux téléchargement pirate. On a vécu de merveilleuses années qui sont définitivement derrière nous et il faut maintenant passer à autre chose. Cela dit, la morale a été faite autour de moi et mes enfants ne téléchargent pas ! Non pas pour moi, mais pour les jeunes qui débutent. Heureusement que je ne tiens pas compte de tout cela pour écrire mes chansons, que je ne me dis pas :  » Je vais sauver Sony Music du marasme !  » ( rires).

De quoi aviez-vous envie avant de faire ce disque ?

E De rien, j’étais super bien et puis mes enfants (Manon et Aurélie, adolescentes) me sont tombées dessus :  » Papa, tu ne fais rien, qu’est-ce qui se passe ? » La pression est montée au sein de la famille et puis des amis, qui se désolaient. J’ai fait l’album pour répondre à tout cela, pour dire qu’il y a une place que je vais tenter de maintenir ( sourire) mais aussi par amour-propre, face au côté un peu factice de la chanson actuelle.

C’est le thème abordé dans Les Faussaires :  » Faux garçons aux bras de fausses filles/Faux serments pleins de forever…  »

E Oui, je me sentais un peu investi d’un rôle de garant de la chanson  » sincère « . Ce défilé de mannequins avec des jolies voix ne me paraît pas être un plus pour la chanson ! On m’a proposé Star Academy, sans d’ailleurs beaucoup insister. J’ai refusé.

Il y a plus d’ironie dans vos textes que dans vos musiques, assez tradition- nelles. Pourquoi ne pas explorer d’autres voies musicales ?

E Mes origines sont faites, le socle musical sur lequel je suis établi est solide et il ne changera pas. J’ai écouté du flamenco pendant des années, ce n’est pas pour autant que j’écris des chansons de ce genre ou que je vais inviter Paco de Lucia. Je suis très heureux avec mon petit blues et mes quatre accords. Je ne suis pas très exigeant sur les musiques, je suis méticuleux quant aux textes et aux choses à raconter : si je fais quinze albums de plus, ce sera quinze fois le même !

Quand même… Cela ne vous a jamais tenté de travailler avec quelqu’un comme Daniel Lanois, qui a produit des merveilles, entre autres, l’un des plus beaux Dylan (Oh Mercy, en 1989) ?

E Il y a trois ans, j’avais dit à Sony que je ne ferais un album que si Daniel Lanois le produisait ! Cela m’aurait plu, oui… Sa réponse a été assez cinglante : il avait des exigences financières irréalisables ! ( rires). J’ai été déçu parce que je pense que mon univers en serait sorti transformé. Lui sait triturer le son et faire sortir d’une guitare quelque chose entre le bruit et le son. C’est une science que je n’ai pas.

Dans Le Danseur, vous dites :  » Un jour tu fermes les bras/Et il y a quelqu’un dedans.  » D’où vient cette phrase ?

E La phrase est venue récemment alors que la personne, cela fait un moment que je l’ai trouvée( NDLR : Mariette, sa femme depuis trente ans) ( rires). Ce sont des phrases clés autour desquelles les chansons se bâtissent. Les chansons, c’est un peu des mots croisés, de la mathématique. Certaines phrases ne veulent rien dire dans la première strophe mais prennent du relief dans la seconde : il y a un édifice avec un socle, une chute, un rebond. Ecrire une chanson est un exercice très concentré avec des contraintes terribles : rime, métrique, son, sens. On ne sort pas indemne de trois semaines d’écriture sur une chanson !

Il y a aussi une reprise de Dylan (Shelter From the Storm) dont le texte n’est pas une traduction de l’original…

E C’est une chanson que je n’aurais jamais dû toucher parce que je pense que son répertoire est ( hésitation) sacré, mais là, en l’occurrence, c’est un truc qui m’a trotté dans la tête pendant des mois et des mois. Un jour, je me suis lancé à faire ma petite histoire là-dessus. Sacrilège…

La littérature est-elle une partie importante de votre vie ?

E Je lis beaucoup, au quotidien. Je peux sauter d’un roman de Balzac au dernier best-seller de Fred Vargas ou à Claudel. Je lis aussi des biographies, Robespierre ou Chopin, peu de rock-stars.

On a écrit des livres sur vous ?

E Un par Marc Robine ( NDLR : journaliste à Chorus) était plutôt pas mal, les autres… Mais cela ne me semble d’aucun intérêt parce que ma vie est ordinaire. Je fais quoi ? Des enfants, du tennis, du footing, pas de quoi faire un roman. Sauf, peut-être, la façon dont je suis arrivé dans le paysage musical, venant de province, d’une famille un peu humble : la trajectoire était originale.

Vos études ?

E Je suis allé jusqu’en terminale, mais je n’ai pas passé le bac : j’ai été viré l’année précédente pour des raisons politiques, parce que je m’étais embarqué dans un mouvement d’extrême gauche. Sur le plan scolaire, j’aurais pu aller en fac parce qu’il y avait des matières qui m’intéressaient beaucoup û les langues, le français, l’histoire-géo… û alors que j’ai noté, chez mes enfants, un certain désintérêt de la chose scolaire.

Dans ce disque, vous conservez un certain optimisme !

E Je pense qu’on ne s’en sortira que comme ça. Dans ce monde si tourmenté, cruel et violent, je ne pouvais pas servir une resucée de l’actualité avec mon opinion sur le 11 septembre 2001, sur la guerre, etc. Je voulais donner du répit, y compris à moi-même : une plage de quiétude me semblait bienvenue.

La dernière photo du livret vous montre assez expansif !

E Le photographe m’a dit :  » Vas-y, prends ta guitare, fais n’importe quoi ! « , ce qui n’est pas trop dans mon registre. Mais, à l’arrivée, j’ai trouvé que cela résumait assez bien ces moments en studio passés avec plaisir. Dans ma vie, même dans l’intimité, je ne suis jamais dans des crêtes de joie expansive. Tout comme je peux ruminer quelques humeurs noires, mais je ne sais pas me mettre en colère, parce que mon élocution est d’emblée affectée ( sourire). Je ne sais pas cacher mes émotions. Dès qu’on me regarde, je suis un peu troublé, je suis vraiment un timide, non pas contrarié, mais à peine guéri.

Trente-cinq années de thé- rapie musicale n’ont pas suffi ?

E Oui, mais elles n’effacent pas les quinze premières années terribles de repli. Je suis né et je me suis retrouvé sans pouvoir ni savoir communiquer. Mes relations à l’extérieur de la famille étaient très compliquées, j’étais tourmenté, inquiet et timide.

Vous en avez fait une chanson ?

E J’avais tenté de l’expliquer dans Quelqu’un de l’intérieur (en 1987), mais c’était plus ou moins dit. Cela peut toujours se faire…

Jusqu’ici, tout au moins, il existe un fort lien de fidélité entre vous et votre public. On a l’impression qu’il va acheter, quel que soit le disque !

E Ah, vous croyez ? C’est décourageant ( rires). Je ne préjuge de rien : on verra si cela se vérifie encore cette fois-ci ! La relation avec les gens est assez intime, elle relève plutôt de l’estime que de la sensation. Je ne voulais pas d’idolâtrie ! J’ai tout envisagé, le succès, l’échec. J’anticipe, j’ai du temps et je réfléchis en me préparant à tout ! l

Entretien : Philippe Cornet

 » Je suis très heureux avec mon petit blues et mes quatre accords «  » Je suis un vraiment un timide, non pas contrarié, mais à peine guéri « 

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