Les opéras des fêtes

Entre le mythique Vaisseau fantôme de Wagner (à la Monnaie) et l’édifiant Titanic de Yeston (à l’ORW), la Semele de Händel façon Carsen répand son humour ravageur (à l’Opéra de Flandre)

Le Vaisseau fantôme, à la Monnaie, à Bruxelles, Jusqu’au 31 décembre. Le 20 décembre, retransmissio en direct sur La Deux et sur Arte. Le 27 décembre : représentation ouverte aux familles. Tél. : 070 23 39 39 ; www.lamonnaie.be

Titanic, du 16 au 31 décembre, au Théâtre royal de Liège. Le 7 janvier à 20 heures et le 8 janvier à 16 heures, au palais des Beaux-Arts de Charleroi. Tél. : 04 221 47 22 ; www.orw.be

Semele, de Haendel, du 16 au 23 décembre au Vlaamse Opera de Gand. Du 4 au 14 janvier, à la salle deSingel à Anvers. Concert de Nouvel An : musique de Jacques Offenbach, par l’orchestre symphonique du Vlaamse Opera, direction de Claire Gibault, avec le concours de Delphine Haidan, soprano. A Gand, le 31 décembre à 19 h 30, et au théâtre Bourla à Anvers, le 1er janvier à 15 heures. Tél. : 070 22 02 02 ; www.vlaamseopera.be

Le Vaisseau fantôme

Dans la nouvelle production donnée à la Monnaie du Fliegende Holländer (en français : Le Vaisseau fantôme) de Wagner, tout est bouleversé. On n’en attendait pas moins, avec une mise en scène du Belge Guy Cassiers (actuel directeur du ro theater-Rotterdam), inventeur d’un langage multiple et poétique, résolument inclassable. Sa première collaboration avec la Monnaie s’était concrétisée avec The Woman Who Walked Into Doors, de Kris Defoort, spectacle d’une virtuosité étourdissante, mêlant la vidéo, le théâtre, le chant, le jazz, le classique, et qui avait fait l’unanimité. Avec ce Vaisseau, ça va être plus dur (de faire l’unanimité) parce que l’£uvre est connue, sacrée pourrait-on dire, et que la tradition pèse lourd. Il n’empêche : Cassiers aura mené son affaire jusqu’au bout, il n’aura manqué ni d’inspiration ni de cohérence.

On oublie toute idée de narration : totalement rêvée, mais dans une représentation aux limites de la lourdeur, le destin du marin maudit, campé dans les murs bruts du plateau, se joue entre deux  » radars  » en rotation – parois semi-circulaires en tôles de cuivre, évoquant le flanc d’un navire ou une citerne de raffinerie, reliées à un axe – et une série de projections où intervient en permanence l’élément central de l’épopée : l’eau. Entre ces étranges structures, ou dedans, pourvu que les mouvements de rotation se poursuivent, une masse de choristes aux destins sans doute trop frêles pour occuper leurs énormes survêtements jouent des mains, des manches et des bottes, pour représenter les éléments en présence ou relayer les sentiments. Chorégraphies étran-ges, tour à tour puissantes, comiques ou envahissantes, auxquelles on se fera en cours de représentation. On n’est nulle part, mais quand même près d’un port, à la fois dans un bateau (celui de Daland, le plus petit des deux, troué de hublots, et celui du Hollandais, massif et aveugle) et sur le quai. C’est la nuit, à coup sûr, l’eau a tout envahi, et une menace terrible semble fondre sur nous tous…

Dans cet environnement utopique, rythmé par les seuls mouvements des radars, les héros vont prendre place. Daland le réaliste (Alfred Reiter), son chanteur de capitaine (Jörg Schnieder), et Erik, l’amoureux (Torsten Kerl), y feront chacun figure de  » Naturmensch « , quelques airs populaires ou italianisants à l’appui, tandis que le Hollandais et plus encore Senta apparaîtront d’emblée comme faisant partie d’un autre monde. Et c’est comme du mystère de leur être que surgiront les images projetées, ainsi que les superbes lumières d’Enrico Bagnoli. Quant à leur évolution dramatique, seule Senta fera son chemin, non pas d’un point vers un autre, mais dans une expansion progressive de lumière, jusqu’à sa rencontre, éblouissante, avec la mort.

Lors de la première, le rôle était tenu par Anja Kampe (elle alterne avec Hélène Bernardy). Elle incarne une Senta radieuse, extraordinairement belle, à la voix chaude et puissante, au pouvoir irrépressible, tandis que le rôle du Hollandais était tenu par Egils Silins (en tandem avec Tómas Tómasson), haute silhouette et timbre assuré, mais présence scénique un peu floue (a-t-on idée de chanter les mains dans les poches ?). Quant à la véritable conduite dramati-que de la pièce, c’est Kazushi Ono qui s’en charge. Grâce à une direction exceptionnelle de clarté, d’intensité et de théâtralité, c’est bien la musique qui prend la tête du mouvement, qui réintroduit les tensions, notamment avec un jeu de timbales électrisant, qui caractérise les personnages et les situations, jusqu’à transformer en thriller pour l’oreille la sombre exposition offerte au regard. Un Vaisseau prototype, qu’on voudrait encore explorer…

Le Titanic en  » comédie musicale  »

A une époque où la réalité des catastrophes l’emporte sur les pires fictions, le tragique naufrage du Titanic glisse doucement vers la légende. Conçue il y a moins de dix ans, à la même époque que le film éponyme, la comédie musicale Titanic, de Peter Stone et Maury Yeston, fut créée à Broadway, en 1997. Elle suscita un engouement qui n’échappa guère à Jean-Louis Grinda, directeur de l’Opéra royal de Wallonie (ORW), toujours en quête de spectacles alternatifs, qui entreprit aussitôt d’en réaliser la création européenne en version française (collaboration avec Stéphane Laporte) selon la tradition de sa maison liégeoise. Le résultat connut un immense succès en décembre 2000, et c’est la même production qui revient à l’affiche de l’ORW : une façon édifiante – mais risquée – de passer son réveillon…

Dans la mise en scène signée par Jean-Louis Grinda et Claire Servais, le regard porté sur les passagers du Titanic est un regard d’amour, et la touche est impressionniste. Des romans simples (généralement basés sur des documents historiques) prennent vie, fugitivement, et constituent bientôt la matière émotionnelle avec laquelle le spectateur va devoir se débrouiller. Chaque occupant du plateau a un nom, comme l’eurent chaque membre de l’équipage et chaque passager. Le deuil – les liens entre personnages et spectateurs fussent-ils établis de courte durée – sera d’autant plus vif, mais on comprendra aussi que la mort, même multipliée par 1517, reste une affaire individuelle.

Le visuel est signé Eric Chevalier et les costumes, Michel Fresnay. Enfin, la musique de Maury Yeston, efficace, sans plus, bénéficie d’une orchestration claire et de  » lyrics  » flatteurs, d’autant que les voix sont amplifiées. Pour cette reprise, la direction musicale est assurée par Bruno Membrey, à la tête d’une dis- tribution jeune et pléthorique.

Semele, à la cour d’Angleterre

Imaginez Jupiter filant, une fois de plus, le parfait amour avec une belle – Semele en l’occurrence – et son épouse Junon, furieuse, partant à la poursuite de l’infidèle. Placez l’intrigue à la cour d’Angleterre dans les années 1970 – Elisabeth est encore fraîche et le duc d’Edimbourg au sommet de sa séduction – et déclinez l’affaire au son des arias da capo d’un des plus beaux opéras de Haendel. Présentée naguère sous la conduite de William Christie au Festival d’Aix-en-Provence, la production avait suscité la joie générale, elle fut reprise avec succès une première fois à l’Opéra de Flandre, dirigée par Paul Dombrechts, la voici cette fois dirigée par Michael Hofstetter. Toujours dans la mise en scène désopilante – et très fine – de Robert Carsen, et dans les décors et costumes de Patrick Kinmonth. Avec Laura Claycomb (Semele), Marlin Miller (Jupiter), Sara Fulgoni (Junon), Laura Nykänen (Ino), Simon Kirkbride (Cadmus).

La production s’arrêtera entre le 23 décembre et le 4 janvier, le temps de passer de Gand à Anvers. Mais, les 31 décembre et 1er janvier, un superbe concert de Nouvel An (étonnamment franco-français) prendra le relais…

Marine D.-Mergeay

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