Les ombres du dedans

Avec La Montagne de l’âme, l’écrivain Gao Xingjian avait, en l’an 2000, remporté le prix Nobel de littérature. Or l’opposant chinois a aussi, depuis plus de trente ans, bâti une ouvre de peintre « lettré ». A découvrir à Mons

L’homme, de petite taille, a les traits ciselés et des gestes précis. Il ressemble aux mots qu’il distille avec précaution, douceur et fermeté dans les écrits qui auront provoqué l’ire des dirigeants politiques chinois et la gloire en Occident. Mais qu’en est-il des taches, tracés, évanescences et autres plis, trous, éblouissements dont son oeuvre à l’encre regorge depuis plus de trente ans? En réalité, ce sont des paysages intérieurs, des visions d’ombres et de neige habitées par une pratique et une réflexion vieille de plus de dix siècles qui, aux yeux des dictatures, ont le tort impardonnable d’être des sommets d’individualisme: « Le défi du créateur à la société, écrit-il à la suite de l’essai que lui consacre Michel Draguet, le commissaire de l’exposition montoise, est, « en définitive, un défi individuel ». » Mais ne nous y trompons pas. Il ne s’agit pas ici d’exotisme calligraphique ou encore d’intégration de quelques habitudes chinoises au diapason de la peinture européenne. L’époque à laquelle se réfère Gao Xingjian (les premières années du XI e siècle), déjà héritière de longs siècles de pratiques et d’écrits théoriques, est celle des « peintres lettrés » qui, tout à la fois copistes, collectionneurs, esthètes et poètes, renient toute forme d’entrave à la création. Comme eux, Gao Xingjian use des feuilles de papier de riz, de l’encre, de l’eau; rien de plus. Mais, à leur service, il multiplie les pinceaux de tailles diverses et, comme les lettrés qui n’hésitaient pas à utiliser des morceaux de roseau, des fibres de papier effiloché ou des cosses de graine de lotus, il invente ses propres outils, parfois inattendus. Résultat: un incroyable jeu de l’encre. Mais surtout, la manière la plus « juste » pour traduire des images mentales « nées comme un rêve », nous précisera l’artiste.

On est loin des jouissances chromatiques d’un Zao Wou Ki qui, d’une génération antérieure, n’aura pas, comme Gao Xingjian (né en 1940), vécu au coeur même de l’intolérance politique. Face aux « paysages » du premier, on entre en terres chinoises. Devant ceux du second, on ressent un sentiment d’étrange familiarité. Il y a là, au-delà de l’écriture gestuelle orientale et du mode de pensée qui la nourrit, un espace et une atmosphère qui ne sont pas sans évoquer certains tableaux du romantique allemand Caspar Friedrich, de l’expressionniste norvégien Edvard Munch, de notre symboliste Fernand Khnopff ou encore du surréaliste Yves Tanguy. Comme chez ces artistes de l’Occident, les compositions n’obéissent plus aux logiques de la vraisemblance mais, sous couvert d’apparente réalité, elles parlent de ces territoires de l’âme que raconte, à la manière d’un texte, la théâtralisation des profondeurs. D’où ces impressions de glissement, ces avant-scènes sombres posées comme bords de précipices au-delà desquels s’étirent ou jaillissent pâleurs et extrêmes clartés. Dans cet univers de brumes, de pluies, de brouillards et de translucidités troubles, on devine des montagnes, des gouffres, des chemins, des trous noirs comme les yeux, et deux formes récurrentes. La première est un signe dressé qui, nous explique Gao Xingjian, « peut être une silhouette (de femme?), un arbre, un pieu, un appel ». L’autre, plus informe, ressemble à une boule de neige, parfois à un oeil. Les deux, en constant dialogue, paraissent définir les deux extrêmes entre lesquelles l’oeuvre nous emmène. D’une part, l’univers de la présence, de l’autre, celle de l’éternelle loi de métamorphose. Deux absolus entre lesquels, d’autre part, l’individu, une fois le « moi » dépassé, se cherche comme être libre de ne jamais avoir « ni dieu ni maître ».

Guy Gilsoul

Mons, musée des Beaux-Arts, 8, rue Neuve. Jusqu’au 31 mars. Du mardi au samedi, de 12 à 18 heures, le dimanche, de 10 à 18 heures. Tél.: 065 65 40 53 40. A lire: Michel Draguet, Gao Xingjian. Le goût de l’encre, Hazan, 215 p.

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