Les nouveaux habits du plombier polonais

Quelques semaines auront suffi pour que le  » plombier polonais  » se voie ravir la place d’ennemi économique n°1 par le  » prédateur indien  » qu’incarnent désormais l’entreprise Mittal Steel et son patron Lakshmi Mittal. Fin janvier, Mittal Steel, leader mondial de l’acier, annonce le lancement d’une OPA/OPE sur Arcelor, numéro deux du marché. Rapidement, une déferlante de réactions hostiles s’abat sur l’opération : le mouvement de Mittal Steel ne répondrait pas à un projet industriel sérieux mais s’expliquerait par de pures considérations stratégiques (absorption d’un concurrent menaçant) et financières.

Les causes de l’hostilité au projet de Mittal sont cependant plus profondes : elles sont analogues aux arguments protectionnistes soulevés lors des débats relatifs à la directive  » Bolkestein « . Trois parallèles saisissants le confirment.

Un premier parallèle apparaît dans le traitement factuel caricatural des deux questions. L’opposition radicale entre les Etats de la  » nouvelle Europe  » – candidats à toute forme de dumping social – et ceux de la  » vieille Europe  » – hérauts d’une protection sociale élevée – trouve une réplique fidèle dans les portraits de Mittal Steel et Arcelor. Le premier, opérateur  » low costs/low quality  » aurait atteint un leadership mondial par l’acquisition de vieilles unités de production en faillite en Europe de l’Est et par la mise en £uvre de restructurations massives entraînant la destruction de dizaines de milliers d’emplois. Sa structure de gestion féodale assurerait la mainmise d’une caste, la famille indienne Mittal, dont le seul objectif serait une rentabilité maximale immédiate. Enfin, M. Mittal serait un professionnel sans éthique qui ignore la  » grammaire des affaires « , comme l’illustre le recours aux pires techniques boursières d’OPA.

Arcelor, élevée de son côté au rang d’  » Airbus  » de l’acier mondial, constituerait une entreprise innovante spécialisée sur les aciers de haute qualité. Incarnant l’un des rares succès de l’alliance de politiques publiques de restructurations ambitieuses et de privatisations réussies, elle serait un modèle mondial en matière de sécurité au travail, de responsabilité sociale et de développement durable.

La réalité est pourtant moins contrastée. Au plan social, les politiques de restructuration d’Arcelor au cours des dernières décennies ne semblent pas a priori fort différentes de celles de Mittal Steel. Au plan stratégique, Arcelor comme Mittal Steel ont cherché à acquérir nombre d’aciéristes locaux en Ukraine et en Turquie. Enfin, Arcelor n’a pas hésité, il y a quelques semaines, à recourir à l’OPA contre le canadien Dofasco.

Un deuxième parallèle repose sur l’évacuation sommaire et dogmatique de toute discussion des effets économiques du projet de Mittal Steel. L’opération est souvent décrite comme nécessairement mauvaise, de façon comparable à l’hostilité de principe opposée à la libéralisation des services. Un examen de l’opération sous l’angle du  » métal froid de la théorie économique  » [J. Schumpeter] conduit pourtant à un diagnostic plus mesuré. Très peu concentré, le secteur de la sidérurgie pourrait, via des fusions, bénéficier d’importantes réductions de coûts et de l’élimination de surcapacités chroniques de production. La combinaison des entreprises Mittal Steel et Arcelor pourrait en outre permettre des synergies non négligeables en matière de couverture géographique et de gammes de produits. Enfin, une réussite de l’OPA/OPE serait de nature à rééquilibrer les rapports de force entre les sidérurgistes et leurs partenaires économiques. Il faut rappeler qu’en amont, la production de minerai de fer se concentre autour de trois groupes mondiaux qui, en 2005, sont parvenus à imposer aux aciéristes des augmentations de prix de l’ordre de 70 %.

Un troisième parallèle provient de la résurgence du poncif de l’Europe ultralibérale dont les débats autour de la directive Bolkestein ont montré la force. Au lendemain de l’annonce de Mittal Steel, plusieurs membres de la Commission affichèrent une position distanciée contrastant avec le puissant tir de barrage opposé par les gouvernements français et luxembourgeois. Le  » laisser faire  » des autorités de Bruxelles fut immédiatement interprété comme une nouvelle preuve de leur prétendue dévotion au culte d’un libéralisme échevelé.

En réalité, la neutralité de la Commission a une explication juridique. Ses compétences se limitent à vérifier que l’entité issue de la fusion n’atteint pas une puissance économique telle qu’elle puisse augmenter, à la manière d’un monopole, les prix de chacun des aciers concernés. Le cas échéant, la Commission pourrait interdire à Mittal Steel d’absorber Arcelor. Toutefois, les décisions d’interdiction sont rares (19 sur plus de 3 000 opérations examinées) car les entreprises parties à la fusion proposent souvent à la Commission de modifier leur projet pour échapper à une interdiction. Typiquement, les entreprises cèdent des capacités de production pour réduire leur taille à l’issue de l’opération (solution mise en £uvre lors de la fusion Aceralia/Arbed/Usinor).

Les textes sont par contre parfaitement clairs : la Commission ne peut s’appuyer sur des considérations sociales (comme des pertes d’emploi) ou sur l’absence prétendue de logique industrielle d’une opération pour interdire la concentration de deux entreprises. Ceux qui regrettent cette situation doivent adresser leurs critiques aux Etats membres (en ce compris les Etats belge, français, luxembourgeois et espagnol) qui auraient pu octroyer, mais ne l’ont pas fait, de tels pouvoirs à la Commission.

Ces trois parallèles sont d’évidents symptômes du retour en force de la fièvre protectionniste en Europe. Le protectionnisme étant incompatible avec les engagements européens et internationaux des Etats membres de la Communauté, de nouveaux concepts prospèrent actuellement pour légitimer l’intervention protectrice des Etats. C’est ainsi qu’est né le subterfuge du  » patriotisme économique  » qui jusqu’à peu n’était qu’une coquille vide. L’annonce de Mittal a permis d’en préciser la teneur : dénigrement par les pouvoirs publics des opérations menaçant de prétendus champions nationaux ou adoption dans l’urgence de réglementations protectrices (le Luxembourg modifiant précipitamment sa législation sur les OPA). L’actualité récente montre que le concept a de l’avenir. La semaine dernière, l’Etat français acceptait de privatiser à la sauvette l’entreprise publique hexagonale (Gaz de France) afin de voler au secours de Suez/Electrabel, menacée d’OPA par l’électricien italien ENEL. Reste à voir si, dans le cas de Mittal Steel, les actionnaires d’Arcelor (qui décideront in fine de souscrire ou non à l’offre de Mittal) se laisseront séduire par le chant des sirènes patriotiques… l

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Nicolas Petit

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