Les nouveaux habits de l’antiracisme

La crise du Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie (Mrax) est le symptôme du malaise qui traverse le secteur de l’anti-discrimination. Doit-il prendre en char- ge une revendication religieuse ? Comment éviter la concurrence entre victimes juives, arabes, blacks ou blanches ? Le point avant la Journée mondiale de lutte contre le racisme du 21 mars

Cette année, le Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie (Mrax) devrait fêter ses soixante années d’existence. Créé en 1946, par des militants progressistes, dont beaucoup d’origine juive, il est fondé sur un pacte solennel :  » Plus jamais ça !  » L’arrivée, en 2005, d’une génération de trentenaires d’origine marocaine, qui ont investi simultanément l’assemblée générale et le conseil d’administration, a ébranlé la vieille garde. Depuis, le débat d’idées a gagné en pugnacité ce qu’il a perdu en unité, fût-elle de façade. Au-delà de la personnalité du président Radouane Bouhlal et de ses initiatives parfois controversées ( lire ci-contre), c’est tout le combat antiraciste qui est à la recherche de nouveaux repères.

 » En Belgique, rappelle Eliane Deproost, directrice adjointe du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme, la loi antiraciste de 1981 est née de violents heurts antisémites à Paris, à la fin des années 1970. La montée de l’extrême droite en Flandre a conduit à la création du Commissariat royal à la politique des immigrés, d’où est sorti le Centre, avec son statut de service public autonome et sa capacité à ester en justice.  » De 1993 au début des années 2000, le Centre a travaillé sur l’antiracisme. Puis il est passé à l’identification des discriminations et à la promotion de la diversité, puisque le mot  » intégration « , suspecté de nier les identités, était rejeté.  » L’augmentation des faits à caractère antisémite en Belgique a conduit à la création d’une cellule de veille, dont les procédures vont finalement servir à tous, poursuit la directrice adjointe. Mais il nous a été reproché de ne pas nous être suffisamment occupés de la population maghrébine. Or celle-ci, en particulier à Bruxelles, fait l’objet de nombreuses mesures antidiscriminatoires dans le secteur de l’emploi, de l’enseignement, du logement et de la santé.  »

Cependant, depuis le 11-Septembre, on observe un malaise grandissant, que résume le mot islamophobie.  » Pour moi, explique Eliane Deproost, ce terme recouvre des concepts aussi différents que les personnes qui l’utilisent. La question n’est pas tranchée de savoir si les gens sont victimes d’un racisme antiarabe ou s’ils sont rejetés à cause de leurs croyances religieuses et des attitudes qu’elles leur inspirent. Ce débat a lieu actuellement en interne.  » Même s’il peine à réaliser sa synthèse, le Centre devra se positionner, tôt ou tard, sur des demandes d’avis à propos de l’interdiction de la burqa en ville, ainsi que sur le port du foulard islamique par les agents du service public.  » Ce n’est pas simple « , ponctue sobrement Eliane Deproost.

Pour Henri Goldman, codirecteur de la revue Politique et membre de base du Mrax, la chute des grandes idéologies laïques – le communisme et le nationalisme arabe – a ouvert la voie au retour du  » refoulé religieux « .  » Dans l’immigration, il y a douze ou quinze ans, la religion était une identité contingente. On était d’abord marocain, turc ou pakistanais. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les gens se définissent en premier lieu par leur identité religieuse. Le combat antiraciste classique défend des personnes. Et donc, aussi, les musulmans qui, pas plus que d’autres, ne peuvent être discriminés. Cela doit-il interdire de critiquer leurs idées religieuses ? Non, bien entendu. Sauf qu’il ne s’agit pas vraiment d’idées au sens européen. Pour la plupart des musulmans, la religion n’est pas un choix, mais une donnée quasi génétique. En s’en prenant à leur religion, on les touche au c£ur. Bref, la confusion est totale. C’est pour cette raison que, personnellement, je suis très libéral par rapport au port du foulard. Je sais bien que la plupart de ceux qui s’y opposent ne sont pas des racistes. Simplement, ils craignent un retour en arrière, notamment par rapport au statut des femmes. Mais je pense qu’ils se trompent. L’émancipation des femmes musulmanes ne pourra venir que d’elles-mêmes.  »

Une relation manichéenne

A la Ligue des droits de l’homme, Dan Van Raemdonck se réjouit de n’avoir pas à agir sur des bases communautaires.  » Notre mandat porte sur les droits individuels fondamentaux, au sens républicain du terme. Or les crises identitaires aboutissent généralement à constituer un groupe minoritaire qui se définit par rapport au groupe majoritaire, dans une relation manichéenne de  » eux  » à « nous ». Pis : ce groupe risque de fonder sa cohésion sur l’hostilité envers une autre minorité, comme on l’observe actuellement au détriment de la communauté juive. Quelle défaite pour les droits de l’homme ! Cependant, nous n’avons pas de leçon à donner. La Belgique communautarisée se prête à ce genre de réaction. Une manière d’en sortir par le haut serait de protester contre tous les types de discrimination, quel que soit le groupe auquel appartiennent ses victimes, sans distinguer les discriminés sur la base de la race, du sexe et du reste (handicap, orientation sexuelle, etc.). On est loin du compte. Quant à l’islamophobie, le terme est mal choisi. Mais pourquoi ne pas laisser aux personnes la liberté de décrire ainsi ce qu’elles ressentent ? Notre société soi-disant multiculturelle n’a pas encore pris la mesure des renonciations qu’implique le vivre ensemble.  »

En vingt-cinq années d’existence, le Centre bruxellois d’action interculturelle (CBAI) a, lui, expérimenté la difficulté d' » unir sans confondre et de distinguer sans séparer  » (son slogan), soit le pari d’une insertion par la formation et l’action.  » Aujourd’hui, faire de l’antiracisme, c’est nommer les choses comme préalable à un avenir commun, déclare Christine Kulakows- ki, directrice du CBAI. Dire, par exemple, que la configuration sociale de la population belge et, surtout, bruxelloise a changé. Que les populations d’origine immigrée, principalement musulmanes, dont certaines de confession musulmane, font encore partie, majoritairement, de la classe populaire. Que, si elles souffrent du chômage, elles sont aussi perçues, parfois, comme concurrentes par les Belges de souche qui vivent eux-mêmes dans la précarité et les désignent comme boucs émissaires. Il faut redire aussi que l’accession de personnes issues de l’immigration à des postes visibles de responsabilité fait partie de cette nouvelle donne sociologique mais que cela peut en insécuriser certains. Le fond du racisme se joue autour de ça…  »

Alors que la Flandre est convaincue du bien-fondé de l’ empowerment, c’est-à-dire le renforcement du groupe comme tremplin aux ambitions individuelles, Bruxelles se met à redouter la juxtaposition de ses diverses communautés ethniques et leurs revendications parfois jugées exorbitantes. Ainsi, dans le cadre du décret relatif à la cohésion sociale adopté par le parlement francophone de Bruxelles, impliquant 13 des 19 communes bruxelloises et 300 associations, la question sous-jacente est : les pouvoirs publics doivent-ils soutenir des associations monoculturelles ou confessionnelles ou bien donner la préférence à des groupes mixtes ? Histoire de freiner la tendance au repli sur soi.

Son long combat contre le Vlaams Blok/Belang aura appris à Johan Leman, ancien directeur du Centre pour l’égalité des chances, toujours actif à Molenbeek, la difficulté de faire sanctionner en justice les opinions racistes. A présent, il craindrait de porter devant la justice la lutte contre l’islamophobie, en raison de ses imprécisions, de son danger pour la liberté d’expression et du risque d’enfermer une population dans une définition religieuse étroite.  » En revanche, je ne transigerai pas sur deux combats bien plus importants selon moi, à savoir les discriminations à l’embauche et les droits humains des étrangers en situation illégale, surtout les plus stigmatisés, comme les Rom, qui doivent être défendus bec et ongles.  » Très représentatif de la génération montante, Tarik Fraihi, philosophe de formation, attaché au centre d’étude du SP.A pour les questions d’immigration et président de la plate-forme interculturelle flamande Kif Kif, propose pourtant de troquer la notion de racisme biologique contre celle de racisme culturel.  » Etablir une hiérarchie entre civilisations relève du racisme culturel, explique-t-il. Les membres des groupes stigmatisés, maghrébins et subsahariens, en sont victimes par contrecoup. Avant la Seconde Guerre mondiale, les auteurs des théories racistes n’imaginaient pas l’usage qui en serait fait. Aujourd’hui, je crains le pire pour les musulmans : des émeutes, des pogroms. Cependant, si je reconnais le caractère mobilisateur des religions dans la libération des peuples, je sais aussi leur côté très oppressif dans la vie des individus. C’est pourquoi je recommande aux jeunes de la troisième génération de ne pas tomber dans ce piège mais de se s’appuyer sur les lois de leur pays et sur ce qui, effectivement, les  » marque  » aux yeux des autres – leur culture au sens large – pour s’émanciper. Comme les Flamands ont mené leur combat culturel et linguistique pour échapper à l’infériorité de leur condition sociale et économique.  »

Marie-Cécile Royen

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