Les mulots empoisonnés

Des acides à base de fluor, réputés toxiques chez les mammifères, ont été retrouvés en quantités très élevées chez des mulots, près d’une usine chimique anversoise. Avec quel impact sur l’homme ?

La vie en réserve naturelle, pour les mulots sylvestres ( Apodemus sylvaticus), n’est pas forcément un gage de sécurité. Une équipe de chercheurs du département de biologie de l’université d’Anvers a récemment découvert la présence, en grandes quantités, d’acide sulfonique perfluorooctane dans le foie d’une quarantaine de mulots vivant dans la réserve de Blokkersdijk, à Anvers. La présence du site protégé n’est évidemment pas en cause, mais bien la proximité directe d’une usine chimique spécialisée dans la fabrication de produits perfluorinés, utilisés dans les films photo, les insecticides, les shampooings, etc.

Ce genre de produit est fabriqué depuis plusieurs décennies. Mais l’intérêt des toxicologues pour les effets de celui-ci sur la faune est tout récent. En 2000, un chercheur américain avait découvert, incidemment, la contamination d’une série d’animaux sauvages vivant dans des espaces très variés et reculés (ours blancs, rapaces, etc.). Depuis lors, des études menées en laboratoire aux Etats-Unis ont démontré le rôle de ces acides sur l’apparition de certaines maladies, dont le cancer chez le rat.

L’originalité de l’étude belge est d’avoir étudié leur présence chez des animaux vivant à proximité immédiate du plus grand site européen de production, exploité par le groupe 3M. Elle réside aussi û et c’est le plus inquiétant û dans la découverte de la plus haute concentration d’acide sulfonique perfluorooctane jamais constatée chez des animaux vivant en liberté : jusqu’à soixante fois plus que chez les animaux étudiés aux Etats-Unis ! La relation de cause à effet avec l’usine chimique belge semble établie, puisque l’observation des mulots capturés dans un site témoin du même type, situé à trois kilomètres (le Galgenweel), n’a révélé que des concentrations très inférieures. Des acides carboniques perfluorés ont également été détectés en des quantités anormales à Blokkersdijk : PFNA, PFDA, PFUA, PFDOA.

 » Nous avons constaté que nos mulots avaient des foies hypertrophiés, explique Philippe Hoff, assistant au département de biologie de l’université d’Anvers. De plus, ces organes ont manifestement subi un stress oxydatif qui, chez l’animal, peut mener à un cancer du foie.  » Le chercheur anversois ne veut pas alarmer inutilement la population. Il plaide néanmoins avec vigueur pour le prolongement de telles études sur l’homme, et notamment sur les modes de contamination privilégiés par le produit : ingestion ? inhalation ?  » Ce qui est également troublant, note-t-il, c’est que même des mulots très jeunes, âgés de 18 à 22 jours, étaient fortement contaminés. Jusqu’ici, ce genre de produits était réputé se retrouver, à la suite d’un phénomène de bio-accumulation, chez des prédateurs, qui se situent au-dessus des chaînes trophiques. Le mulot, lui, est situé en bas de telles chaînes.  »

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