Les mouchoirs au placard

Philippe hait le printemps et ses arbres en fleurs. Il ne voit en eux que les sources d’écoulements nasaux qui l’accablent, tous les ans, quand vient le temps des pollens. Françoise déteste les cocktails mondains, avec ces cacahouètes qu’elle regarde passer sans oser y goûter, de crainte de réveiller  » le dieu allergie « , tapi au fond d’elle. Valérie angoisse à l’approche de chaque nuit : combien de fois son fils, Pierre, 4 ans, s’éveillera-t-il en toussant, mobilisant toute l’énergie parentale afin de parvenir à le rendormir, calmé, et après avoir désamorcé ce qui pourrait tourner à la crise d’asthme ?

Quelle est la maladie chronique la plus fréquente en Europe ? L’allergie ! Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), elle touche 800 millions de personnes dans le monde. Et elle est responsable de toute une variété de signes : oculaires, cutanés, digestifs ou, encore, respiratoires. Parmi ces derniers, on compte la rhinite allergique (ou  » rhume des foins « ) et… l’asthme. Cette maladie, due dans une immense majorité des cas à une réaction allergique, concerne, elle, 150 millions d’individus de plus de 16 ans. Face à de tels chiffres, et alors que les scientifiques sont toujours confrontés à une foule de questions sur ces pathologies, on comprend mieux pourquoi l’Europe vient de lancer Galen. Ce nouveau réseau unira 25 centres de recherches en allergie et il sera doté de 29 millions d’euros dans le cadre du 6e programme de recherches européen.

 » En remontant un peu dans l’histoire des maladies, on s’aperçoit que les allergies et l’asthme étaient plutôt rares jusqu’à la fin du xixe siècle : moins de 5 % de la population souffrait alors de rhume des foins « , explique le Pr Olivier Michel, pneumo-allergologue aux cliniques universitaires Saint-Pierre, à Bruxelles. Entre 1900 et 1960, cette prévalence a augmenté brutalement : un véritable réservoir d’allergiques s’est constitué, avant de se stabiliser. En fait, c’est un peu comme si la maladie allergique avait préparé un terrain à risque sur lequel l’asthme s’est ensuite développé.  » En effet, poursuit le spécialiste, pour des raisons qui nous paraissent encore mystérieuses, certains allergiques ne se contentent pas du rhume des foins ou de l’eczéma : ils deviennent asthmatiques. Or, depuis les années 1960, ce groupe de malades n’a cessé d’augmenter, surtout chez les enfants.  »

En Belgique, actuellement, au moins 7 % de la population adulte est asthmatique. Une étude réalisée par l’équipe de Saint-Pierre, auprès de 1 800 écoliers bruxellois, a également montré que c’était le cas de 13 % des enfants de 7 à 13 ans.  » Parmi tous ces asthmatiques, seules 3 à 4 % de personnes sont atteintes par la forme sévère de la maladie « , remarque cependant le pneumologue.

 » Pendant longtemps, on a sous-estimé l’importance des signes caractéristiques de l’allergie qui surviennent dans la très petite enfance, remarque le Pr Uri Wahn, pédiatre à l’hôpital universitaire La Charité, à Berlin (Allemagne), un institut qui participe au projet Galen. On sait, désormais, qu’il est essentiel de les diagnostiquer et d’agir aussitôt que cette tendance personnelle ou héréditaire à l’allergie apparaît chez l’enfant : ainsi, par exemple, la rhinite allergique est un facteur de risque important pour l’asthme.  »

Cette maladie se traduit par une inflammation des voies respiratoires. Lors des crises qu’elle provoque, la paroi des voies respiratoires gonfle, ce qui entraîne un rétrécissement de leur calibre et réduit le débit de l’air expiré et inspiré. Mais le mot asthme, qui, en grec, signifie  » étouffement « , ne couvre pas avec exactitude les signes multiples de cette pathologie. En effet, elle entraîne aussi un sifflement des bronches, une toux chronique, surtout matinale, un essoufflement, une oppression et une gêne thoracique. La kinésithérapie respiratoire est très controversée dans le traitement de l’asthme. Elle est même contre-indiquée dans la crise d’asthme aigu. En revanche, la pratique du sport et le réentraînement, supervisés par un kinésithérapeute, sont conseillés dans certains cas.  » Il ne faut pas négliger d’enseigner, en premier, des techniques expiratoires, explique un kiné expérimenté. Il s’agit d’abord de bien vider l’air vicié des poumons, avant de savoir gérer son remplacement.  »

Des études récentes montrent que les personnes qui souffrent d’asthme dès l’enfance ont plus de risques que les autres d’en souffrir une fois adultes. Pour elles, l’amélioration qui survient à l’adolescence, lorsque les bronches s’élargissent avec la croissance et permettent un meilleur passage de l’air, n’est donc souvent qu’un répit. Or un traitement précoce, entamé même lorsque les symptômes sont encore très légers (la toux est souvent un signe d’alerte), permet de limiter la progression de l’asthme. Cette certitude repose sur un autre constat : depuis une vingtaine d’années, la gamme des médicaments disponibles est devenue plus efficace et comporte moins d’effets secondaires.

La grande évolution du traitement de l’asthme est venu des corticoïdes inhalés. Même les pédiatres, souvent inquiets des effets secondaires de ce type de médicaments (en particulier sur la croissance), admettent désormais leur intérêt et leur presque totale innocuité lorsqu’ils sont prescrits sous cette forme et aux posologies adéquates. Des bronchodilatateurs à longue durée d’action complètent ces substances de base. Quant aux anti-isthaminiques (pour soulager ou prévenir les crises), ils ont également été améliorés. Enfin, le vieux traitement de la désensibilisation aux allergènes, très décrié dans les années 1980 par les Anglo-Saxons, fait un retour remarqué.  » Pour certains pollens que le malade ne peut éviter d’inhaler, cette technique semble être une bonne indication, remarque le Pr Olivier Michel. De plus, des études ont montré que, dans le rhume des foins, la désensibilisation pouvait également donner un effet à long terme, qui se maintient après l’arrêt du traitement.  »

Grâce aux traitements, les thérapeutes espèrent éviter une aggravation de la maladie et le risque d’une inflammation. L’objectif consiste à empêcher une dégradation des voies bronchiques avec, peut-être, des lésions chroniques après cicatrisation.  » L’asthmatique est comme sur un escalier, explique le pneumologue. Au premier stade, il ne ressent qu’une petite gêne, moins de deux fois par mois. La moitié des adultes atteints se trouvent dans ce cas. A la marche suivante (environ 30 % des malades), une gêne respiratoire est présente au moins trois fois par semaine. Un traitement de fond s’impose alors, avec des petites doses de corticoïdes inhalées quotidiennement. Après trois mois, et pour autant que l’on puisse éviter l’allergène, un retour à la marche précédente peut être envisagé. Au troisième stade de la maladie, les plaintes sont présentes au moins une fois par jour. Un traitement plus complet est alors nécessaire, avec l’espoir de repasser au stade précédent. Enfin, à la quatrième marche, l’asthmatique ressent une gêne dans ses activités quotidiennes. Il est souvent contraint de s’absenter de son travail ou de manquer l’école. Il lui faut alors se soumettre à un traitement de cortisone par voie orale, en dépit des effets secondaires que cela suppose.  »

Partout où une stratégie thérapeutique basée sur l’emploi de corticoïdes inhalés a été utilisée, elle a fait reculer la mortalité. En Belgique, de 1970 à 1985, on comptait jusqu’à 40 décès par an d’asthmatiques de 5 à 34 ans. En revanche, depuis 1985 (année d’introduction de traitements efficaces), la mortalité par asthme pour ces tranches d’âge a presque totalement disparu. Toutefois, pour les plus de 35 ans, l’asthme tue encore de 300 à 400 personnes chaque année, un chiffre à comparer à celui dû aux maladies respiratoires chroniques liées au tabagisme : plus de 5 000 morts par an, sans parler des cancers bronchiques.

 » Traiter la crise, proposer un traitement de fond et parfois une désensibilisation : voilà les trois facettes du traitement médical, résume le Pr Olivier Michel. Depuis quelques années, de nouvelles molécules permettent aux asthmatiques de vivre des périodes de douze heures sans problème, évitant les accès aigus des crises et leurs dégâts.  » Ces substances leur donnent donc, aussi, une meilleure qualité de vie, ainsi qu’à toute leur famille. En effet, sur ce point, les spécialistes sont unanimes : autour de l’asthmatique, c’est, parfois, toute une famille qui s’essouffle.

Pascale Gruber

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