Les miracles du Saint-Esprit

Pieux et prosélytes, les évangélistes des Eglises du réveil, proches des pasteurs américains, opèrent une percée significative en Belgique. Surtout, à Bruxelles. Reportage

« Le peuple de Dieu doit changer Bruxelles, lui faire connaître le réveil de la Nouvelle Jérusalem! » Sur la scène d’un ancien cinéma de quartier reconverti en temple pentecôtiste, à Schaerbeek, un pasteur britannique, tiré à quatre épingles dans un costume trois-pièces, scande sa litanie, ponctuée d’alléluias. A ses côtés, une femme traduit ses propos en français. Endimanchée, l’assemblée – environ 500 personnes d’origine africaine, sauf exceptions – prie, remercie, applaudit. Le responsable de la Nouvelle Jérusalem en Belgique, l’évêque Martin Mutyebele, a pris le micro: « Merci, Seigneur, de nous avoir ouvert les portes de l’emploi. Nous refusons un travail vil et précaire! Au nom de Jésus!  » L’évêque félicite tous ceux qui, la veille, ont apporté de la nourriture et des boissons à l’occasion de la dédicace du nouveau lieu de culte, à Molenbeek. « Hier, on avait mis 1 300 chaises.Ce dimanche, vous êtes encore là! » Entamé dès 8 heures, le premier culte touche à sa fin vers 10 h 30. Le second débute à 11 heures, le troisième à 14 h 30.

Entre les services religieux, dans le hall, on vend du café, des gaufres… Un fidèle d’origine congolaise, la trentaine, conseiller fiscal dans une multinationale, explique:  » Il faut voir au-delà du  »folklore ». C’est un message qui touche la communauté africaine, qui propose un plan de vie… » Mais le service d’ordre et du protocole de la Nouvelle Jérusalem intervient: « Interdit de réaliser des interviews. » Ils sont une ou deux dizaines, en costume-cravate, à veiller au bon déroulement des cultes. Le second reprend. A l’entrée, on distribue des enveloppes pour l’offrande. Sur la scène, l’équipe de louanges, une trentaine de choristes en chemisier blanc, enchaîne les chants, soutenus par des guitares électriques, une batterie et un synthé. « Sentez-vous libres. Adorons le Seigneur », répète la chef de la chorale. L’assemblée ne se le fait pas dire deux fois, se dandine, agite des mouchoirs. « Nous marchons avec le Seigneur. Il détient l’issue du combat (…) », dit la chanson.

11 h 30: en longues chasubles beige et rouge, la chorale de la Vie nouvelle prend le relais, avant l’arrivée de l’évêque. Celle-ci demande aux fidèles de se lever pour invoquer le Seigneur. « Nous te bénissons pour ta puissance. (…) Nous te demandons de briser tout pouvoir de l’occultisme, de la magie, de la sorcellerie… » Dans l’assemblée, certains parlent « en langues ». Pour les pentecôtistes, ces psalmodies de sons incompréhensibles rappellent le don de langues reçu par les apôtres après l’ascension du Christ. Invités pour la dédicace, deux pasteurs blancs américains, qui ont contribué à rassembler les fonds pour le nouveau temple, se succèdent au micro. « J’aime comme vous adorez le Seigneur, dit l’un. (…) J’aimerais voir ce matin des miracles. » Les yeux fermés, il parle de plus en plus fort, à en devenir rouge pivoine, du triomphe de Jésus, du combat contre le diable… Dans la salle, les prières se font assourdissantes, couvrant parfois la voix du prédicateur. Le pasteur américain raconte la guérison d’une femme délivrée de son cancer par l’onction, l’histoire d’une autre recouvrant la vue par l’imposition des mains… « Tout est possible à Dieu. » Dans la salle, deux caméras filment. A l’étage, on vend des cassettes vidéo.

Née en 1815 aux Etats-Unis, mais apparue en Belgique à la fin des années 1980, la Nouvelle Jérusalem est membre de la Fédération évangélique de Belgique, qui affilie quelque 300 Eglises. Mais certaines communautés du réveil préfèrent conserver leur indépendance. C’est le cas de l’Eglise évangélique libre de Leuze-Longchamps (Eghezée) que Joëlle, la trentaine jolie et enthousiaste, fréquente. « Je suis issue d’un milieu catholique. Mais j’étais souvent déçue quand je me rendais à la messe. Jusqu’au jour où j’ai rencontré une évangéliste: cette femme, on sentait que Dieu, c’était toute sa vie. » Aujourd’hui, Joëlle, institutrice en pause carrière, toujours prête à se dévouer, participe à un groupe d’études bibliques, s’investit dans la chorale, anime des camps évangéliques de jeunes. « On prie les uns pour les autres. On a des nouvelles de nôtres partis en mission à l’étranger ou de pasteurs étrangers venus chez nous. Dieu sauve ceux qui croient en lui. Il ne faut pas cesser d’évangéliser. »

La conversion de Joëlle a éveillé la suspicion. « Mon mari craignait que je sois tombée dans une secte. Moi, je priais pour lui. Il voulait adopter des enfants. Nous en avions déjà deux. Je disais: « Ecoute Seigneur, fais que mon époux croie. Car, pour ça, on doit être tous les deux forts ». » Joëlle et son mari ont finalement accueilli deux enfants handicapés, étiquetés « inadoptables ». « Tout s’est merveilleusement passé. On a trouvé assez d’argent pour aller chercher le premier au Chili, la seconde en Pologne. Les procédures d’adoption se sont déroulées sans problème… » Joëlle y voit le signe de l’intervention divine. « Les catholiques ne croient pas aux miracles, ils tentent de trouver des explications aux phénomènes extraordinaires de la bible. Mais c’est rabaisser Dieu, ça! »

La pasteur Jacqueline Bari ne va pas la contredire. La quarantaine coquette, cette Rwandaise d’origine, née au Congo, a acquis, voici un an, à Namur, un temple abandonné par les Témoins de Jéhovah. Elle caresse de la main une baignoire: « Si tout va bien, notre Eglise procédera à son premier baptême d’adulte par immersion, le 31 décembre. » Catholique pratiquante, elle a découvert les évangélistes lors de ses études supérieures à Kinshasa. « J’ai fait l’expérience que Jésus était vivant. Ce n’était plus une façon de parler. Il m’aimait.Il m’écoutait.Tout ce que j’entreprenais réussissait. » Au début des années 1990, la foi de Jacqueline menace toutefois de vaciller. Les émeutes qui se succèdent au Congo entraînent le rapatriement des Belges. Le mari de Jacqueline est un coopérant, originaire de Namur. « Pour moi, le retour en Belgique, c’était la catastrophe. On était sans boulot.Pendant un an, tous les soirs, avec mes enfants, on a prié, et mon mari a enfin trouvé du travail. » Fidèle de l’Assemblée de Dieu à Namur, une des plus anciennes Eglises évangéliques de Belgique, Jacqueline a fini par rencontrer, à Bruxelles, Mgr Mutyebele. Elle est devenue pasteur de la Nouvelle Jérusalem en 1997. « J’ai été formée par nos missionnaires. J’ai aussi suivi un cours biblique par correspondance. »

Reconnaissance

Les responsables des Eglises du réveil peuvent en effet être rapidement formés sur le tas. « Les pentecôtistes se méfient de la théologie, expliquent-ils sur leur site Internet (1) . Ils veulent du concret. Jésus n’a pas choisi des théologiens comme apôtres, mais des pêcheurs de poissons. » Selon les pentecôtistes, les fidèles comprennent tout de suite le message de pasteurs choisis, non pour leurs diplômes, mais sur la base de qualités humaines et spirituelles. Cependant les pratiques de certains de ces leaders charismatiques peuvent confiner au ridicule. « Les excentricités sont une constante du pentecôtisme », reconnaissent ses fidèles sur le site. Ces communautés ont d’ailleurs été épinglées, en 1997, par la Commission d’enquête parlementaire sur les sectes.

Depuis lors, la Fédération évangélique a négocié un rapprochement avec l’Eglise protestante unie de Belgique (EPUB), culte reconnu par la législation belge. « Le 9 novembre dernier, malgré des oppositions des deux côtés, une majorité s’est prononcée pour la création du Conseil administratif du culte protestant-évangélique (CACPE) », explique Michel Dandoy, porte-parole de l’EPUB. Cet organe commun permettra aux Eglises du réveil d’être reconnues, à partir du 1er janvier 2003, au cas par cas, par le ministre de la Justice. Elles bénéficieront ainsi de subsides publics.

Il s’agira d’une reconnaissance pour un courant désormais majoritaire au sein du protestantisme belge ( lire l’encadré). Son histoire remonte à la Réforme, au XVIe siècle. A la suite de Luther, d’autres réformateurs se sont élevés contre les dérives du christianisme. Les anabaptistes, par exemple, dont se réclament plus ou moins directement les évangélistes d’aujourd’hui, refusent aux enfants le baptême qu’ils accordent seulement aux adultes qui en font la demande. Ils mettent l’accent sur l’action du Saint-Esprit et sur la lecture de la Bible. En Belgique, les « héritiers » des anabaptistes se partagent en deux « familles ». L’une s’inscrit dans la lignée du mouvement évangélique et des « réveils » du XIXe siècle. L’autre, plus jeune, le mouvement de Pentecôte ou charismatique, insiste encore davantage sur l’Esprit et sur les signes miraculeux, appelés « charismes » ou « dons spirituels »: parler en langues, prophéties, visions. Les pentecôtistes et les évangélistes seraient un peu plus de 100 000 en Belgique.

Des inquiétudes

Mais comment expliquer leur succès? « C’est à partir des années 1970 que nos Eglises ont commencé à croître, se souvient John van der Dussen, chef de file des pentecôtistes en Belgique. Après Mai 68, la société a changé. Les gens se sont détournés des Eglises traditionnelles. Mais leur soif spirituelle, leurs questions existentielles sont restées. Nos communautés y donnent des réponses, dans un cadre actualisé. On ne joue plus de l’orgue, on ne porte pas de soutane… » Jean-Louis Simonet, président francophone de la Fédération évangélique, ajoute: « Nous sommes animés de certitudes, alors que, chez les catholiques, le pluralisme est tel que le fidèle ne sait plus en quoi croire. Nous sommes aussi soutenus par des missionnaires étrangers, des Américains, des Britanniques, des Africains, spécialisés dans le développement d’Eglises et formés à des techniques postmodernistes d’approche des gens. »

Le pentecôtisme développe en outre une capacité certaine d’adaptation. Selon les régions du monde, ses Eglises sont plus ou moins démocratiques, plus ou moins ouvertes aux pasteurs femmes… Par ailleurs, parmi les communautés africaines, l’action du Saint-Esprit réveille manifestement des prédispositions à une culture de la transe. « Dans les milieux immigrés bruxellois, ces Eglises réalisent surtout un travail d’accueil et d’intégration, affirme Simonet. Leur action auprès des jeunes permet de combattre la violence. »

Le centre d’information et d’avis sur les organisations sectaires nuisibles (CIAOSN) enregistre toutefois un nombre croissant d’appels à leur propos. Il s’agit même du deuxième motif d’inquiétudes après les bouddhistes. « Certaines familles se plaignent d’un changement de comportement de proches, explique-t-on au CIAOSN. Elles regrettent qu’ils consacrent à ces Eglises autant de temps et d’argent. Pour nous, c’est toutefois la foi en la guérison divine qui pose question. Même si nous n’avons pas la preuve que des traitements médicaux ont été abandonnés pour cette raison.Pour le reste, sur le fond, certaines communautés semblent avoir une lecture littérale, voire fondamentaliste de la Bible. Elles diabolisent le monde extérieur, ne reconnaissent pas l’égalité entre les hommes et les femmes, etc. » Sur le site de la Nouvelle Jérusalem, on rappelle en tout cas que « l’homme est le chef de la femme ( Eph. 5:22-25) ». On déconseille aussi la lecture d’Harry Potter, qui serait « la description de l’Empire des Ténèbres, d’un monde sans Dieu ».

Dorothée Klein

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