Les micros des Latinos

Faute d’avoir leur radio, qu’ils espèrent créer un jour, les Latino-Américains de Bruxelles ont investi plusieurs programmes de stations privées. Trait d’union dans la communauté, leurs émissions sont aussi des prises de parole politiques

« Ah, quelle musique! Quand les hommes se mettent à chanter, c’est magnifique! » Carlos Maria Pino est manifestement réjoui d’être là où il est. Devant son micro, il jubile. Il s’extasie de pouvoir diffuser toutes ces musiques tropicales avec lesquelles il a grandi et qu’il aime par-dessus tout. Le visage barré d’une épaisse moustache et l’embonpoint confortable, il accompagne le rythme des cuivres par d’exubérants « Oye, Colombia! ».

Comme tous les samedis après-midi, les ondes d’Air Libre, une radio associative bruxelloise, prennent le soleil. Pilotée par un trio d’animateurs colombiens, l’émission America Stereo diffuse salsa, merengue, vallenato, cumbia… « Même si nous passons aussi les derniers tubes de la pop latino, il y a quand même beaucoup de vieilles musiques dans notre émission, reconnaît Sergio Santamaria, un des animateurs. Quand les gens arrivent d’Amérique latine, c’est comme si la production musicale se figeait. Tout ce qu’ils veulent entendre, c’est ce qu’ils écoutaient là-bas, parce que ça leur rappelle des souvenirs. »

Juan Carlos Estrada, qui a participé, il y a dix ans, à la création d’ America Stereo, assure la majeure partie de la présentation. Au micro, il paraît infatigable. Il introduit les chansons par des commentaires exaltés, souhaite une après-midi buenissima aux auditeurs, puis donne les détails d’une fiesta latina qui aura lieu le vendredi suivant. Mais s’il chante à tue-tête durant les pauses musicales, Juan Carlos Estrada retrouve son sérieux à 19 heures, au moment des informations. Ce jour-là, les sujets évoqués n’ont encore une fois rien de surprenant: la déforestation qui se poursuit en Amazonie, la crise au Venezuela, la politique de l’Union européenne de plus en plus intransigeante envers les immigrés illégaux, la crise économique en Argentine… « Avec la radio, nous abordons à la fois la politique, la culture, la musique, le sport, les problèmes sociaux, et cela rassemble tous les membres de notre communauté », commente Juan Carlos Estrada. Pendant plusieurs années, il a travaillé à Radio Caracol, la plus importante station d’Amérique latine. Aujourd’hui, il est de ceux qui portent à bout de bras le projet de Nuevo Mundo, une radio qui émettrait 24 heures sur 24 à destination des Latino-Américains. « Il y a beaucoup de programmes latinos disséminés sur plusieurs radios bruxelloises. L’idée, c’est de les réunir. Si tout va bien, nous pourrons commencer à émettre en septembre 2003, quand le nouveau plan de fréquences sera établi. » D’ici là, il reste encore beaucoup de chemin à faire. Les responsables de Nuevo Mundo ne savent toujours pas où installer leurs studios. De plus, les défections d’animateurs d’autres chaînes, initialement associés au projet, ne facilitent pas les choses. Bref, les programmes destinés aux immigrés latino-américains risquent donc de rester encore quelque temps éparpillés entre les fréquences des différentes radios associatives de la capitale.

America Stereo est en effet loin de détenir le monopole des émissions destinées aux Latino-Américains. Les radios Campus, Alma et Panik donnent elles aussi la parole aux immigrés de « l’autre Amérique ». A Bruxelles, ils seraient environ 50 000, issus pour la plupart de Colombie, du Chili et d’Equateur. Leur nombre exact est toutefois difficile à établir en raison de l’importance de l’immigration clandestine. La communauté latino-américaine est par ailleurs en proie à d’importantes divisions internes. Les réfugiés politiques venus du cône sud dans les années 1970 et ceux qui ont traversé l’océan il y a quelques mois pour fuir la crise économique ne se comprennent pas toujours. Le week-end, les bagarres entre bandes de jeunes sont par ailleurs de plus en plus fréquentes aux abords des discothèques latinos.

Dans ce contexte, la radio joue un rôle de trait d’union irremplaçable. A défaut de statistiques fiables, certains indices, comme le nombre de coups de téléphone reçus durant les émissions, permettent de penser que les programmes latinos bénéficient d’une audience considérable au sein de leur communauté cible. Car, en dépit de leurs différences, tous dansent au son de la salsa et ont vu leur enfance bercée par le grésillement des postes émetteurs. Venus d’un continent où, en dehors des grandes villes, la radio est souvent le seul moyen de savoir ce qui se passe au-delà de son village, la plupart des Latino-Américains désireux de s’adresser aux leurs se sont naturellement tournés vers la bande FM. « En réalisant que j’étais orphelin de tout repère culturel et familier, mon premier geste a été pratiquement instinctif: la radio! » raconte le Chilien Felix Crocco, président de Campus Latino.

Débats

Créée il y a vingt-deux ans par des étudiants chiliens de l’ULB, son émission fait figure de pionnière. « Dès le début, nous avons choisi de laisser une place au français. On ne voulait pas s’adresser uniquement aux Latino-Américains, mais à tous ceux qui s’intéressent à notre continent. » Lunettes rondes et élégante chemise bleue, Felix Crocco poursuit en évoquant la prochaine refonte des programmes. « Les auditeurs nous écoutent passivement dans leur fauteuil, mais lorsqu’il s’agit de gagner des places pour des concerts de salsa, ils sont là. C’est pour cela qu’il faut repenser nos programmes politiques. Dorénavant, nous allons essayer d’être plus radicaux dans nos analyses, afin de faire réagir les gens et de susciter le débat. »

Le débat, justement, a cours dans les studios mêmes de Radio Campus. Enrique Cuetto, un Péruvien venu présenter les infos de midi, s’en prend à la façon dont les médias européens traitent l’actualité latino-américaine. « Chaque fois qu’ils parlent de nous, c’est d’une façon misérabiliste, s’exclame-t-il. Comme s’il n’y avait rien d’intéressant à dire sur notre continent, à part la corruption et la violence. » « C’est aussi en partie de notre faute », corrige Ausberto Ferrufino, qui présente El canto de la tierra, une émission vouée aux traditions des pays andins. Il s’explique: « Aujourd’hui, la presse est débordée par la quantité d’informations qui lui arrivent chaque jour. C’est donc à nous de nous organiser pour qu’elle prenne davantage en considération l’Amérique latine. »

Aux commandes de Domingo positivo, sur Radio Alma, le Colombien Fernando Tangarife est convaincu que la radio peut permettre aux exilés de retrouver une identité. « En traversant l’océan, on change aussi de monde. Ici, tout est différent: la langue, le climat, l’alimentation etc. » Son collègue, Mauricio Estrada, renchérit. « Nous essayons de redonner des repères aux Latino-Américains. Dans notre émission, on met en garde contre les propriétaires qui abusent des sans-papiers, ou contre les sectes qui absorbent une part de plus en plus importante de notre communauté. »

Si les programmes latinos revendiquent leur diversité et veillent à proposer une information pluraliste, ils sont en revanche très masculins. Face à ce constat, Kelly Mercado et Edilma Quintana ont tout simplement choisi de mettre sur pied leur propre émission, naturellement intitulée Palabra de mujer (Parole de femme). Chaque jeudi, sur Radio Air Libre, elles ajoutent le charme et la décontraction à une présentation endiablée typiquement latino-américaine. Sur la table du studio, des journaux belges et espagnols sont disposés en tous sens. Avec la même passion, elles évoquent les problèmes liés à la violence conjugale, l’égalité des droits, mais aussi le développement durable et la littérature. « La seule chose dont on ne parlera jamais, c’est du football », prévient Kelly Mercado, qui a été journaliste à la radio péruvienne, avant de quitter le pays en 1991. « L’immigration et la pauvreté sont de plus en plus féminines, ajoute Edilma Quintana. Il est donc important que les femmes défendent leurs droits. » Ces « paroles de femmes » sont en tout cas loin d’être vaines si, comme Kelly et Edilma le répètent à chaque début d’émission, « la liberté et le progrèsne naissent pas du silence ».

François Brabant

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