Les malheurs de la vertu

L’abandon de Justine Henin-Hardenne en finale du tournoi de Melbourne en dit long sur le monde actuel du tennis

Didier Reynders s’en est-il remis ? Lui qui, le 24 janvier devant la Commission parlementaire des finances, s’intéressait davantage à la qualification de Justine pour les demi-finales de l’Open d’Australie qu’à la manière dont le gouvernement honorera la facture des chèques mazout… Le grand argentier a dû avaler son Peket de travers, samedi à 4 heures du matin, lorsque, bien installé dans ses charentaises devant le petit écran, il a vu la joueuse belgo-monégasque abandonner la partie face à la Française Amélie Mauresmo, à cause d’un problème gastrique. En pleine finale d’un tournoi du grand chelem, oufti ! Depuis le début de l’ère Open en 1968, soit la séparation des compétitions pro et amateur, il n’y avait eu qu’un seul précédent, côté hommes : en 1990, également aux internationaux de Melbourne, Stefan Edberg avait été victime d’une déchirure aux abdominaux, lors de la finale contre Ivan Lendl.

Rendre sa raquette à ce stade d’une telle compétition n’est pas anodin. Mais, si la nouvelle histoire de Justine fait couler beaucoup d’encre dans la presse sportive internationale, on ne peut tout de même pas suspecter la cinquième joueuse mondiale d’avoir simulé de violentes crampes à l’estomac uniquement parce qu’elle était menée 6-1, 2-0, après 52 minutes de jeu. Son teint livide ne laissait aucun doute sur la réalité de ses douleurs. En outre, la star du tennis féminin a montré auparavant qu’elle pouvait retourner des situations encore plus délicates. Que reproche-t-on donc à Juju ? D’avoir manqué d’élégance face à son adversaire, alors qu’elle était sans doute en mesure d’aller jusqu’au bout en laissant filer le match ? D’avoir ainsi gâché le fabuleux dessein d’Amélie qui attendait, depuis sept ans, de remporter un grand chelem sur une balle de match libératrice ?

L’implacable logique

Soyons de bons comptes : si elle n’avait pas abandonné, Justine aurait aussi essuyé le feu des critiques lorsqu’elle aurait justifié sa défaite par des brûlures stomacales dues aux anti-inflammatoires qu’elle avalait depuis plusieurs jours. Alors, à quoi bon continuer… De toute façon, le fair-play n’est plus ce qu’il était.  » Il y a quarante ans, avant que le tennis se professionnalise, Justine aurait terminé son match et les deux finalistes auraient fait la fête ensemble, assure Steven Martens, ancien capitaine de l’équipe belge de coupe Davis et de l’équipe féminine de Fed Cup. Les stars du tennis actuel ne sont plus une bande de bons copains comme avant. Avec leur entraîneur, leur préparateur, leur manager, leur kiné, leur physiothérapeute, etc., elles ressemblent davantage à des chefs d’entreprise, très protégés, claniques, coincés sur une île inaccessible. C’est la logique du sport business.  »

En abandonnant, Justine Henin a fait un choix égoïste, préférant ne pas hypothéquer son avenir sportif immédiat. Elle a péché par excès de lucidité. Elle sait que, quand le corps est affaibli, les risques de blessure ou de déchirure sont plus grands. Ambitionnant de marquer l’histoire du tennis féminin en alignant les trophées les plus brillants, Justine a une mentalité de gagneuse, passionnée, inflexible, calculatrice. Avec ses vertus et ses travers.

Sa compatriote Kim Clijsters semble un brin plus désinvolte. Alors qu’elle était déjà blessée au dos et à la hanche, la nouvelle n° 1 au classement WTA n’a pas hésité à participer au tournoi australien. Résultat : elle s’est déchiré les ligaments de la cheville droite, en demi-finale. Justine, elle, n’aurait pas fait ce choix périlleux. Il y a deux mois, elle s’est séparée de son célèbre entraîneur Pat Etcheberry, en Floride. A 23 ans, elle envisage sa préparation physique autrement, avec davantage de temps pour la récupération. Quitte à faire l’impasse sur certains tournois. Tant pis pour les chèques somptueux qu’elle ne touche pas. Justine a déjà quatre victoires du grand chelem à son actif. Kim, une seule… La Rochefortoise revient tout de même d’Australie pour rejoindre son domicile légal à Monaco, avec 600 000 dollars en poche. Sans que cela empêche le ministre belge des Finances de rester son plus grand fan !

Thierry Denoël

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