Les malades imaginaires

Le moindre bobo les alarme et ils se reconnaissent à chaque page du dictionnaire médical : partout en Europe, les hypocondriaques sont de plus en plus nombreux. Et s’il s’agissait tout simplement d’une maladie de société privilégiée ?

François démarre ses journées par un rituel qu’il ne manquerait pour rien au monde : il parcourt les annonces de décès de son journal. Pour envoyer ses condoléances aux familles des défunts ? Non. Il se livre juste à un savant calcul statistique, comparant au sien l’âge de ceux qui sont passés de vie à trépas, tentant de déchiffrer la maladie qui les a emportés, évaluant le temps qui lui reste à vivre. Provisoirement regonflé, il peut commencer sa journée, qui lui fournira maintes occasions de se soucier de son corps. Pour François, la santé est un  » état transitoire et précaire qui ne laisse rien présager de bon « , selon la formule du Dr Knock. Les hypocondriaques, ces  » malades imaginaires  » qui se croient atteints de maladies plus ou moins graves et que rien ni personne ne peut rassurer, ne se sont jamais si bien portés.  » Près de 70 % des patients qui viennent dans mon cabinet consultent pour des maladies fonctionnelles qui n’ont pas de support anatomique précis, raconte le Dr Eric Cadier, généraliste à Paris. Une fois que je leur ai prouvé qu’ils étaient en parfaite santé, je les revois six mois plus tard avec une autre ômaladie ».  »

Leur plus célèbre représentant, Woody Allen, raconte dans un de ses films les aventures d’un metteur en scène lui-même persuadé d’être la cible favorite des pires fléaux de la médecine, qui somatise en devenant aveugle. Il n’est pas le seul. Il y a ceux qui, comme Patrice Delbourg, expliquent que  » vivre surprend toujours  » (Vivre surprend toujours, Journal d’un hypocondriaque, Seuil). Et ceux qui, comme l’animateur de télévision Christophe Dechavanne,  » connaissent le Vidal : ( NDLR : l’annuaire des médicaments, en France) par c£ur et ne partent pas en vacances sans leur kit d’amputation « , raconte le Dr Michel Cymès.

Cet oto-rhino, présentateur du Journal de la santé sur France 5, a consacré un livre aux hypocondriaques, qu’il tente de rassurer en leur expliquant par le menu les symptômes qu’ils pourraient présenter s’ils étaient vraiment atteints ( Malade d’inquiétude, Balland/Jacob-Duvernet). Un psychiatre, le Dr Michel Lejoyeux, a, également, adressé aux obsédés de la santé un essai qui se veut apaisant :  » Ils sont nombreux, dit-il, ceux qui se soignent trop, jusqu’à s’en rendre malades. Ils savent bien qu’ils exagèrent. Mais comment résister à cette envie d’aller toujours mieux ?  » ( Vaincre sa peur de la maladie, La Martinière).

Peur de la mort, refus du risque, obsession de la forme, tyrannie du culte de la performance, déni de la fragilité humaine, luxe des sociétés repues ? La santé est devenue l’une de nos préoccupations principales. Alors que les deux tiers des habitants de la planète meurent encore de faim, de guerre ou du sida, nous nous affolons pour un furoncle, un grain de beauté ou une aigreur d’estomac. Les Belges se bourrent de vitamines û illusion du  » tout-préventif  » û et un grand nombre d’entre eux pratiquent l’automédication avec entrain. Variés, les magazines de santé ont su conquérir un public en majorité féminin. Et le site Doctissimo, leader des portails de santé francophones sur Internet, attire, lui, plus de 500 000 visiteurs par mois. Sa lettre d’information électronique compte 300000 abonnés ( lire en p. 74 ).

 » Nous n’avons jamais été aussi informés qu’aujourd’hui, explique Michel Lejoyeux. La médecine est désormais omniprésente dans notre vie quotidienne. Pour un anxieux, c’est une bénédiction et une malédiction tout à la fois. Nous en savons assez pour nous inquiéter et pas assez pour nous soigner. D’autant que tout progrès médical annonce un nouveau risque.  » Débordé par une actualité qui, chaque fois, réactive sa peur de la mort, l’anxieux vit dans la terreur depuis qu’il connaît les symptômes de l’hémorragie cérébrale. A chaque migraine, il se demande s’il ne doit pas appeler une ambulance. Si on parle d’un nouveau test de dépistage du diabète pour les plus de 50 ans, il se demande s’il n’est pas, justement, dans le groupe des diabétiques qui s’ignorent. Le Dr Lejoyeux préconise û pour rire û la création de  » centres de soins pour malades imaginaires  » : en Norvège, ils existent déjà.

La notion même de maladie est devenue élastique. Le très respecté British Medical Journal (BMJ) a demandé à ses lecteurs de choisir, dans une liste farfelue, quels maux il fallait qualifier de pathologiques. Résultat : la calvitie, le décalage horaire, la gueule de bois et la cellulite sont désormais considérés comme des maladies.

Pourquoi les  » malades imaginaires  » sont-ils désormais presque plus nombreux que les bien portants et les insouciants ? De quels dysfonctionnements de notre société les hypocondriaques sont-ils les révélateurs ?  » Jusqu’à la fin du xixe siècle et l’avènement de l’ère technique, explique le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, les hommes ont baigné dans la douleur physique et une ambiance de mort. Les maladies de peau, les douleurs de dents, etc. étaient le lot commun au-delà de 25 ans. Mais la douleur était comprise comme une expiation de la faute originelle. La maladie avait une fonction de rédemption et il était immoral de s’occuper de son corps. Les progrès de la médecine ont tout bouleversé : la résorption progressive de la douleur a permis aux hommes de s’approprier leur corps et de sortir de cette culture de la culpabilité. Nous sommes entrés dans la culture du préjudice : si je souffre, ce n’est plus pour expier mes péchés, mais parce que le technicien de la santé ne m’a pas soigné correctement.  »

La santé est devenue un nouveau front de revendication.  » La prise de conscience de ce droit à la santé s’accompagne d’une autre anxiété, poursuit Cyrulnik. Est-ce que je jouis suffisamment de ce droit ? » Question qui en appelle une autre : est-ce que j’en jouis aussi bien que mes voisins ?

Selon le Dr Ingvard Wilhelmsen, qui soigne  » ceux qui ne souffrent de rien « , à l’hôpital de Bergen, en Norvège, l’hypocondrie est une maladie de la prospérité : les hypocondriaques sont rares dans une société où il faut se battre pour manger. C’est, aussi, une maladie de la solitude.  » Beaucoup de ceux qui prennent rendez-vous à mon cabinet, confirme le Dr Cadier, viennent chercher un contact physique.  »

Le bonheur, une obligation ?

L’hypocondrie est un moyen socialement acceptable de manifester son angoisse. Dans une société où il faut être heureux, bien dans sa peau, sûr de soi, il est plus facile de parler de ses bobos au corps que de ses bleus à l’âme. L' » angoisse de santé  » est un symptôme de rupture du lien social.  » On se renferme sur son corps, car on ne veut surtout pas prendre le risque que la relation avec un autre se passe mal, déplore Michel Lejoyeux. Et on va cliquer en douce, le soir, sur Internet.  »

La médecine du  » risque zéro « , selon l’expression du psychiatre Christophe André, s’apparente sur beaucoup de points à la nouvelle économie. Le golden boy n’est jamais assez riche et les angoissés de la santé jamais assez bien soignés. La question est toujours : que faire pour rester dans le peloton de tête, avec les winners ?  » Ce phénomène est encore accentué par la dictature de la beauté et de la bonne santé, affirme Christophe André ( Petites Angoisses et grosses phobies, Seuil). L’apparence physique devient un signe de réussite sociale au regard des modèles uniformes véhiculés par la télé.  » Et voilà pourquoi on se soigne désormais à s’en rendre malade.

Jean-Sébastien Stehli et Gildas des Roseaux

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