Les larmes des crocodiles

Vincent Genot
Vincent Genot Rédacteur en chef adjoint Newsroom

Les grandes firmes de disque dénoncent avec virulence les pertes de chiffre d’affaires occasionnées par le téléchargement frauduleux de musique sur Internet. Pour mieux débarrasser la Toile des gêneurs avant d’y prendre pied ?

(1) www.disqueenfrance.com

(2) Dans un système d’échange de fichiers, chaque utilisateur donne accès à une partie de son disque dur aux autres usagers. Ceux-ci peuvent venir y piocher toutes les chansons qui y sont compressées au format MP3.

L’accès gratuit et illégal à la musique sur Internet provoque des ravages et entraîne des suppressions d’emplois et une réduction de la création…  » Gilles Bressand, le président du Snep, le Syndicat national de l’édition phonographique (français), n’y va pas de main morte lorsqu’il s’agit de préfacer le Guide de l’usage et de la sécurité des droits de propriété littéraire et artistique pour les établissements d’enseignement (1). Dans cette petite brochure, le Snep formule des conseils de précaution ainsi que les mesures à mettre en place pour minimiser le développement du piratage musical dans les écoles. On y demande aux enseignants et aux étudiants de ne pas enregistrer sur les ordinateurs des copies illicites de fichiers protégés par la propriété intellectuelle. Faute de quoi, le Snep rappelle aux directeurs que  » la responsabilité de leur établissement pourrait être mise en cause et que des poursuites pénales terniraient leur réputation « .

Faut-il que les ventes de CD s’effondrent dangereusement pour que l’industrie du disque en appelle ainsi à la raison et au civisme du monde enseignant. Avec un chiffre d’affaires de 1,1 milliard d’euros, les ventes de disques ont régressé dans l’Hexagone de 14,6 % en 2003. Dévoilée à Cannes, par le Snep, lors du dernier Midem (Marché international du disque et de l’édition musicale), la chute spectaculaire du marché en 2003 annulerait six années de croissance. Pour l’industrie du disque, ce recul est la conséquence directe de l’explosion de l’échange gratuit de musique qui aurait doublé entre 2002 et 2003.  » Si la musique est consommée gratuitement à hauteur de 80 %, c’est toute l’économie d’un secteur qui est menacée avec des conséquences qui pourraient être dramatiques pour la création musicale française « , conclut le Snep. Une conclusion partagée pas la puissante RIAA, la Recording Industry Association of America, qui regroupe les principales sociétés d’édition musicale américaines.

Très en verve dans la chasse aux pirates, la RIAA a, dans un premier temps, pris pour cible les programmes informatiques (Napster, Kazaa, Morpheus, etc.) indispensables à l’échange de fichiers illégaux sur le Net (2). Résultat : pour un Napster fermé, dix Kazaa ont vu le jour sur la Toile. Faute de mieux, l’industrie du disque s’est ensuite penchée sur les moyens techniques susceptibles d’empêcher toute copie de CD sur ordinateur. Outre qu’ils ont été très rapidement contournés par les spécialistes du piratage, ces procédés anticopies ont rendu impossible l’écoute de certains disques dans des autoradios ou sur plusieurs modèles de chaînes hi-fi. Faut-il le préciser, de nombreux consommateurs n’ont pas apprécié la chose et se sont fait rembourser leur achat quand ils n’ont pas, comme Test-Achats en Belgique, porté plainte pour que cesse la vente de CD verrouillés.

De guerre lasse, la RIAA a décidé de s’en prendre directement aux adeptes du téléchargement de fichiers illégaux. Le 8 septembre 2003, elle a lancé des poursuites judiciaires contre plus de 260 utilisateurs aux Etats-Unis. Des  » contrevenants majeurs  » qui ont échangé plus de 1 000 fichiers musicaux sur l’Internet, précise l’association. Et la chasse aux sorcières se poursuit. Fin janvier, la RIAA a engagé une nouvelle vague de poursuites judiciaires à l’encontre de 532 internautes américains.  » Je vois trois raisons au développement du piratage sur Internet, explique Marcel Heymans, directeur de l’IFPI Belgique (Fédération internationale de l’industrie phonographique). Il y a d’abord la facilité d’utilisation des services d’échange de fichiers. La gratuité du procédé et enfin, le faible risque d’être pris. Si nous n’avons pas encore introduit d’action contre des particuliers en Belgique, ce ne sera pas toujours le cas. C’est, hélas, une des seules solutions pour lutter efficacement contre ce fléau.  »

Le Net aurait-il bon dos ?

Si le piratage musical en ligne influence à la baisse le chiffre d’affaires des majors, l’ampleur du phénomène paraît très largement exagéré par celles-ci. Ainsi, le dernier rapport de l’IFPI précise que, sur les 50 millions d’albums pirates saisis en 2003, 40 % étaient des contrefaçons réalisées sur des cassettes audio. La majorité des saisies ont été effectuées en Asie du Sud-Est ainsi qu’en Amérique latine, des régions du monde où 3 et 11 % seulement de la population disposent d’un accès à Internet. Alors que l’industrie du disque vient de connaître une chute de près de 15 % en France, comment expliquer que Warner Music et BMG ont vu leur chiffre d’affaires et leur part de marché augmenter en 2003 dans ce pays ? Comme le souligne justement le site du mensuel Science et Vie Micro, les internautes pirateraient-ils davantage les disques Universal que ceux de la Warner ?

En France toujours, comment expliquer l’effondrement des ventes de musique classique dont le chiffre d’affaires recule de 17,5 % en 2003 ? Les morceaux piratés sur le Net appartiennent généralement au top 50, un classement dans lequel Vivaldi, Beethoven et Mozart décrochent rarement les premières places. Heymans voit, dans le tassement du classique, un simple phénomène de saturation du marché.  » Lorsque l’on a acquis l’intégrale de Mozart, on n’achète guère une deuxième version.  » De nouveaux amateurs de musique classique n’arriveraient donc pas régulièrement sur le marché ?

Selon l’ IFPI Belgique, le recul de 8 % du chiffre d’affaires enregistré en 2002, est le signe que l’industrie musicale subit durement le piratage dans notre pays également.  » Nous sommes face au plus grand vol qu’on ait jamais connu « , nous expliquait Heymans en septembre dernier ( voir Le Vif/L’Express du 12 septembre 2003). Peut-être, mais alors le vol ne date pas d’aujourd’hui. Si on suit la logique simpliste de l’industrie du disque, il a débuté en 1997. Depuis cette année-là û et sauf en 2002 dont l’IFPI n’explique pas l’excellent résultat ( voir legraphique) û le chiffre d’affaires du disque a constamment régressé dans notre pays. Le directeur de l’IFPI ne conteste pas la chose. Il note cependant que la dégradation des ventes s’est accélérée à partir de 2002. Un avis partagé par Geert Maris, secrétaire de la Belgian Entertainment Retailler Association (Bera), une branche de la Fedis (Fédération belge des entreprises de distribution) qui défend les intérêts des disquaires.  » Cela ne se vérifie cependant pas chez tous nos affiliés. Les sociétés qui disposent de plusieurs points de vente et les petits disquaires spécialisés semblent moins souffrir.  »

A propos de disquaires spécialisés, les chiffres du Snep montrent que les ventes de vidéomusique (DVD) ont progressé de 88 % dans l’Hexagone au cours de 2003. On peut donc raisonnablement penser qu’avec l’évolution des technologies l’intérêt du consommateur se déplace. Voilà sans doute une piste à suivre pour expliquer le ralentissement des ventes de CD. Lorsque la plus grande partie de l’argent de poche d’un jeune passe dans le paiement de ses communications GSM, il peut difficilement acheter des CD dont le prix reste souvent prohibitif.  » Le prix des CD est souvent mis en avant pour justifier le piratage, s’offusque Marcel Heymans. Il faut savoir que, compte tenu de l’inflation, le prix d’un CD devrait tourner actuellement aux alentours des 40 euros. Or, en moyenne, un album est commercialisé à 12 euros, voire, entre 14 et 20 euros, pour les nouveautés.  » Soit. Mais les ados, qui déboursaient rarement plus de 400 francs pour se payer un 33 tours au début des années 1980, ont le souvenir d’une subite inflation du prix de la musique avec l’arrivée du CD audio, en 1983…

Les majors du disque ont complètement loupé le train Internet et tendent à mettre ce ratage sur le dos de plus malin qu’eux. Certaines de la pérennité du support physique, elles n’ont pas investi suffisamment dans la dématérialisation de la musique. Comme l’air qui propage les ondes, le Net a rendu à la chanson un peu de liberté. Si elle veut renouer avec les bénéfices, il incombe à l’industrie de la guider vers un nouveau mode de commercialisation. En attendant, les majors feraient bien de ne plus considérer le consommateur de musique en ligne comme un vulgaire voleur. On ne traite pas ainsi ses futurs clients. l

Vincent Genot

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