Les laissés-pour-compte d’une conquête

Petit catalogue des victimes, collatérales ou volontaires, de la prise de pouvoir de Paul Magnette chez les socialistes carolorégiens.

VAN CAU,. le maître devenu esclave

11 décembre 2009. Les seize membres de l’exécutif de l’Union socialiste communale de Charleroi doivent se choisir un vice-président en leur sein. Le poste n’a guère d’importance, mais la cooptation prendra une dimension presque sacrificielle. Historique, quasi. L’événement, à Charleroi, sera vécu comme le tournant de la querelle des anciens et des modernes dont Van Cau et Magnette sont les incarnations respectives. Car Van Cau est candidat,  » avec une volonté de réconciliation. C’eût été une façon de me neutraliser « , dit-il. De conciliation, il ne sera pas question. Ni de neutralisation. Pas, non plus, de reddition ou de capitulation. Mais d’humiliation, si.  » J’étais disponible pour collaborer. Mais dans la mesure où on a voulu jouer avec moi, où Magnette et les siens ont voulu m’humilier, le Parti socialiste carolo a perdu un ou deux ans sur la voie de la concorde « , se rappelle Jean-Claude Van Cauwenberghe. Le camarade Paul Magnette, fraîchement élu président, ne partage pas l’avis de son encombrant prédécesseur, et voit cette candidature comme la provocation ultime. Il parvient à faire désigner le discret André De Paoli. Une victoire pour Magnette, et un signe fort pour le reste du monde.  » Même s’il n’y a pas que la volonté de Magnette qui a joué, jauge un lieutenant socialiste, à l’époque, plusieurs tendances, plusieurs cercles, en avaient assez de Van Cau.  » L’ancien ministre-président se livrait depuis l’arrivée de son successeur à une opiniâtre guérilla. Van Cau a même fait publier un petit journal aux manières de libelle, Rebelle, où le  » magnétophone de Di Rupo  » n’avait pas, pour le dire gentiment, bonne presse. Pour autant, le camouflet de décembre 2009 n’a pas définitivement enterré Van Cau. L’homme est encore pesant en interne – il a été de ceux qui ont poussé Eric Massin au maïorat, en février dernier, et reste un excellent client des médias locaux et nationaux. La preuve :  » A l’USC, j’étais comme l’esclave qui tient les lauriers de l’empereur romain à son triomphe, et qui lui susurre Memento mori ( » Rappelle-toi que tu vas mourir « ) à l’oreille. Et je le reste ! Mais je me suis calmé « , avoue-t-il. La raison de la colère est la même que celle de l’apaisement. En juin 2007, Paul Magnette avait contraint Philippe Van Cauwenberghe, le plus célèbre  » fils de  » du Pays noir, à démissionner de son échevinat des Sports. En décembre 2012, pour peu que les résultats électoraux le permettent, on devrait le revoir à la table du collège communal carolo.  » Il n’y a pas que l’attitude envers Philippe qui a changé. Magnette a été correct pour constituer la liste, et j’ai été coopérant pendant la rédaction du programme. Mais je ne me fais pas d’illusions : si Philippe ne fait pas ses voix, personne ne lui fera de cadeau !  » Le vieux matou matois a beau faire patte de velours, ses coups de griffe peuvent encore faire mal.

PAUL FICHEROULLE,. le flingué devenu flingueur

4 février 2012. L’USC désigne Eric Massin pour remplacer Jean-Jacques Viseur au maïorat de Charleroi. Paul Ficheroulle, premier échevin, faisait fonction depuis septembre. Il pense succéder naturellement à Viseur. Lorsque Massin se déclare candidat, Ficheroulle s’attend au soutien de Magnette. Il ne viendra jamais : le président de l’USC sait que brider l’ambition de Massin accroîtrait les tensions internes et saperait sa propre autorité. Il déconseille mollement au Gillicien d’y aller ( » Tu es sûr, Eric ? « ), avant de le lui autoriser.  » L’USC tranchera « , souffle-t-il à un Ficheroulle abasourdi. Magnette sait que Ficheroulle ne s’en relèvera pas, même s’il lui propose la dernière place sur la liste et la présidence du CPAS carolo. Mais il sait aussi que la victoire de Massin marquera le terme d’une guerre des clans qui a miné Charleroi. Ficheroulle, lui, est abattu.  » Flingué « , selon les termes émus employés devant des journalistes transis de froid, à la sortie de cette improbable salle de ping-pong où les socialistes carolos s’étaient alors réunis. Le fusillé de février quittera la vie politique, mais reste une fine gâchette. Avec Magnette dans le… viseur :  » Je me suis senti lâché par Magnette. Il n’a pas pris ses responsabilités, ni respecté ses engagements « , disait-il au Vif/L’Express la semaine dernière.

ÉRIC MASSIN,. le flingueur devenu flingué

22 août 2012. Magnette invite Massin à la (bonne) table d’un restaurant de Mont-sur-Marchienne. Les mets sont fins, mais les mots seront durs :  » Je serai bourgmestre effectif « , lance l’inviteur à l’invité. Or, jusqu’à 2018, Massin se voyait bourgmestre faisant fonction d’un Magnette ministre, donc empêché. C’est pour ça qu’il a patiemment travaillé à la mise à l’écart de Paul Ficheroulle, aux ambitions similaires, donc concurrentes. C’est aussi pour ça qu’il a tant veillé à garnir rapidement son bilan de bourgmestre, en bouclant la fusion des sociétés de logements sociaux, en lançant le chantier du nouvel (comme l’architecte, prénommé Jean, qui l’a dessiné…) hôtel de police, et plus généralement, en restaurant une ambiance de travail jadis insoutenable. Le choix de Magnette l’oblige à s’effacer. Massin en garde une secrète amertume. Mais pas question de la crier urbi et orbi : le Gillicien espère un bel échevinat, voire un ministère ou un secrétariat d’Etat après le scrutin d’octobre. Pas le moment donc de se faire mal voir du patron.

CHRISTIAN DUPONT,. celui qui ne sera plus ministre

Juillet 2009. Le PS désigne son contingent dans les nouveaux gouvernements régional et communautaire. La fédération de Charleroi n’y envoie aucun représentant, et charge Paul Furlan, de l’arrondissement voisin de Thuin, de défendre ses intérêts. Le Pont-à-Cellois Christian Dupont, jusqu’alors ministre de l’Enseignement, n’est donc pas reconduit. Magnette, dit la méchante rumeur, n’a pas suffisamment poussé sa candidature. Et Dupont, avec qui il a relativement peu d’affinités, lui en aurait voulu. A mort.  » Faux !  » rétorque le député-bourgmestre de Pont-à-Celles.  » Je l’avais dit avant même les régionales de juin 2009 : moi, c’était ministre de l’Enseignement ou rien. Le CDH a voulu et obtenu ce département, je n’avais dès lors pas ma place au gouvernement, et je ne le regrette pas. Je ne pense pas que Magnette y soit pour quelque chose…  »

COLICIS, MINSIER ET CIE,, le crépuscule des  » pétasses « 

Juin 2006. Nos confrères du Soir clament l’éloge de deux jeunes socialistes, dressées  » contre vents et machos  » face à Van Cau et les siens : Ingrid Colicis, alors députée wallonne, et Isabelle Minsier, alors présidente des Jeunes socialistes carolos. Les deux grâces sont à la pointe du combat pour la rénovation. Au point qu’elles partagent un sobriquet raffiné,  » les pétasses « , avec une poignée de journalistes impertinentes de la région.  » Ça a été humainement très difficile « , confie aujourd’hui Minsier. Elles sont présentées comme la relève. Elles sont celles par qui le salut arrivera. Ce salut, caractérisé par l’effacement progressif de l’ancienne génération, est bien arrivé. Mais il n’a pas profité à celles qui en portaient naguère l’étendard : Colicis prend sa retraite politique dans quelques semaines. Et Minsier, secrétaire de cabinet d’Eric Massin, n’est qu’une modeste candidate aux élections provinciales. Ont-elles pâti de l’ascension de Paul Magnette, pourtant apôtre de la rénovation ?  » Au contraire « , proteste Ingrid Colicis.  » Si le PS en était resté là où il était à ce moment-là, on n’aurait même pas eu un soupçon d’existence. Maintenant, c’est vrai que Magnette n’a pas toujours été acharné à me défendre. Mais c’est parce qu’il estimait que j’étais assez grande pour le faire toute seule…  »  » Disons que nous avons bien préparé le terrain à Paul, et qu’il en a bien profité, heureusement pour le parti « , précise Isabelle Minsier, sans oser suggérer que le nouveau patron, peut-être, aurait pu partager plus généreusement les dividendes politiques de sa victoire.

N. D.D.

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