L'auteur de Trente ans et des poussières et de La Belle Vie offre un nouveau chapitre à sa comédie humaine new-yorkaise désabusée. © Arnaud MEYER/reporters

Les illusions perdues

C’est le plus balzacien des écrivains américains. Dans Les Jours enfuis, Jay McInerney retrouve la Manhattan élitiste et glamour qui a fait sa légende, et des personnages familiers désormais littéralement hantés par la nostalgie. Un climat post-âge d’or qui n’empêche pas l’ex-enfant terrible de faire preuve de son habituelle férocité, et d’un incorrigible romantisme.

 » Ils avaient trente ans et des poussières. Le monde leur appartenait. Ils étaient, disait-on, le plus beau couple de New York. C’était en 1987.  » Dans l’oeuvre de Jay McInerney, les années 1980 brillent d’une lumière si aveuglante que tout ce qui suit devra forcément composer un peu avec leur halo. Débarqué de son Connecticut natal à Manhattan en 1979, le jeune Jay y publiera son premier roman Bright Lights, Big City en 1984, journal explosif d’un néo-New-Yorkais qui veut tout expérimenter de la grande ville pour tromper sa mélancolie. Un livre culte, qui donnera l’élan – avec Bret Easton Ellis, Tama Janowitz notamment – d’une nouvelle génération d’écrivains turbulents, aux sorties et autres excès ultramédiatisés. Manhattan, McInerney y est toujours.

Trente ans plus tard, et au fil d’un ensemble romanesque retrouvant les mêmes personnages tous les dix ans à peu près, le désormais sexagénaire reste l’un de ses plus fidèles chroniqueurs, sociologues et portraitistes. Une fidélité presque romantique : la saga est aussi celle de l’histoire d’amour de son couple phare, Russell et Corrine Calloway, les  » fiancés de l’Amérique « . Eblouissants trentenaires dans Trente ans et des poussières à l’approche du krach d’octobre 1987, quarantenaires dévastés par le 11 septembre 2001 dans La Belle vie, ils atteignent 50 ans dans Les Jours enfuis (un troisième tome qui peut complètement s’apprécier indépendamment des deux autres), et épongent en 2008 une époque de transitions, à l’heure de la crise financière et de l’élection de Barack Obama. Entre dégoulinants dîners de charité (elle est une courtière en Bourse reconvertie dans le social), vernissages branchés et soirées littéraires (il est éditeur), c’est tout leur microcosme – une élite intellectuelle et arty – qui tangue dans un New York où spéculateurs et banquiers gagnent toujours plus de terrain sur les écrivains, et où l’amour conjugal s’use sous le courant indétectable de la lassitude. Ancien élève auprès du génial nouvelliste Raymond Carver, frère de sang d’un Fitzgerald, McInerney excelle à capter les vibrations et tournants de son temps, la difficulté des choix, les compromissions, l’infidélité, la liquidation des derniers idéaux, la superficialité des existences, la tentation de regarder en arrière vers les jours précieux.

A-t-on jamais l’impression d’appartenir à une époque – surtout quand elle est appelée à devenir mythique ? Est-il possible d’être de son temps, sans idéaliser un âge d’or révolu ? Les Jours enfuis, ce sont peut-être avant tout ceux que l’on n’a pas vus passer à force de vivre. Comme le dit un ami de Russell, évoquant leurs glorieuses eighties :  » On ne savait même pas que c’étaient les années 1980. Personne ne nous l’a dit avant 1987, et à ce moment-là, c’était presque déjà du passé.  » Pas de doute : si les attachants et ultraromanesques personnages de Jay McInerney brillent toujours dans cette autre Comédie humaine, c’est désormais d’une lueur différente – celle, plus spectrale et languissante, de la nostalgie.

A vos débuts, on vous a associé à un groupe littéraire, le  » Brat Pack « . Quel regard portez-vous là-dessus, trente ans plus tard ?

Vous savez,  » Brat Pack  » c’est un terme de journaliste qui ne signifie pas grand-chose pour moi. Pas plus tard que la semaine dernière, je dînais avec Bret Easton Ellis, et nous plaisantions à propos du fait que cette étiquette allait nous coller à la peau jusqu’à la fin de nos jours (rires). Ce qui est sûr, c’est que quand j’ai commencé, j’ai essayé d’écrire sur la vie telle qu’elle était, ce que cela représentait de faire l’expérience de New York City à cette époque pour un jeune comme moi. Quand il a accepté de publier Bright Lights, Big City en 1984, mon éditeur m’a dit :  » Ne te fais pas d’illusions : la fiction, c’est mort. Les jeunes ne lisent plus.  » Mais là, c’était différent, parce que personne n’avait écrit là-dessus ! Avec Ellis et d’autres, nous avons représenté quelque chose : un petit groupe d’écrivains qui refaisait à nouveau de la littérature une chose intéressante. Tout à coup, les journalistes se sont mis à écrire sur les romans que nous étions en train de produire. Les gens faisaient attention à nous. Ils nous lisaient, y compris les jeunes, et nous prenaient en photo. C’était nouveau, en 1985. Nous avons rendu à la littérature son caractère sexy : elle ne l’avait plus été depuis un moment. Peut-être depuis la Beat Generation dans les années 1950. Et ça, c’était une bonne chose. Je suis très fier de ces premiers livres.

Vous êtes entré en littérature avec cette réputation d’auteur noctambule et drogué. Editeur, Russell pense que la littérature s’accomplit malgré les excès de conduite et non pas grâce à eux. Vous êtes un écrivain rangé aujourd’hui ?

Moi je suis plutôt devenu écrivain malgré mes mauvaises habitudes, c’est sûr (rires). A la sortie de Bright Lights, je suis devenu fou pendant un moment. Tout simplement parce que j’ai eu un tas d’opportunités de l’être. Tout le monde voulait que je sois le personnage de mon livre. Donc, je l’ai été, et je me suis mal comporté (rires). J’ai joué mon rôle. En revanche, l’écriture sous influence n’a jamais marché pour moi : j’ai bien essayé, mais je n’ai jamais pu écrire sous l’emprise de l’alcool ou de la cocaïne. J’ai besoin d’avoir l’esprit clair pour écrire.

Vous avez souvent dit que, au sein de cette génération, vous aviez la ligne la plus romantique. On a la sensation que Les Jours enfuis est, plus que jamais, et avant tout, un roman d’amour…

C’est sûr que Bret Easton Ellis n’est pas exactement un écrivain romantique (rires). Mais oui, je pense que moi je le suis, définitivement. Et que, même s’il parle aussi de politique et de travail, l’amour est incontestablement le sujet principal de ce livre. Mais vous savez, je pense que c’est précisément ce à quoi le genre romanesque est bon : la vie familiale et l’amour. Prenez Madame Bovary : Flaubert n’y parle pas de révolutions, ou de politique, mais de vie domestique. Et sentimentale.

L’hypermercantile New York reste une ville romantique ?

Bien sûr, on peut avoir la sensation que tout New York est devenu une grande affaire de business, d’argent et d’ascension sociale. Mais il se trouve que c’est aussi une ville terriblement sexy. Pour moi, New York est entièrement romantique. Il y a un grand degré d’énergie sexuelle dans les rues, tout le monde se regarde, se jauge depuis les trottoirs. C’est ce qui en fait un cadre idéal pour les histoires d’amour. Et ce qui fait aussi que la fidélité y est une chose très difficile : il y a tant de gens séduisants et intéressants partout que la monogamie y est plus qu’ailleurs un véritable défi…

A mesure qu’ils vieillissent, Russell et Corrine ont cette tendance à regarder toujours davantage dans le rétroviseur. Comment faire avec cette sensation d’avoir vécu ?

Je pense que chaque génération est nostalgique de sa jeunesse. Dans 20 ans, tous ces jeunes écrivains qui vivent à Brooklyn aujourd’hui se diront :  » Rappelle-toi, 2017, c’était tellement bien !  » Nous avons toujours tendance à mythologiser l’époque de notre vingtaine, et Russell pense en ces termes aux eighties : c’était son âge d’or. Et c’est vrai : c’était une période fascinante. Il y avait toute cette énergie, la ville était réellement vibrante. Je chéris cette époque où j’ai découvert tout cela pour la première fois, quand tout était nouveau et excitant. Et cela me manque parfois. Mais ce n’était pas que formidable : les années 1980 ont aussi amené l’épidémie du sida, celle du crack, et puis Reagan était président (rires). C’est aussi le moment où on a commencé à vénérer l’argent d’une nouvelle manière. Et on pourrait parler du krach d’octobre à Wall Street… Il y avait une part sombre aussi à cette période.

Une partie de la grande nostalgie qui émane du livre ne vient-elle pas de cette réflexion d’un de vos personnages : on ne peut plus faire d’expériences esthétiques par soi-même aujourd’hui, car tout a toujours déjà été commenté, et médiatisé ? Un peu comme si une contre-culture n’était plus possible…

Oui, je pense que c’est le cas. Tout est culture de masse aujourd’hui. Quand j’ai écrit Bright Lights, le monde sur lequel j’écrivais était souterrain et assez confidentiel, c’était le monde des night-clubs, et la plupart de mes lecteurs n’en avaient jamais entendu parler, ni n’imaginaient même son existence. Aujourd’hui, tout est sur Instagram le jour même ! Et les groupes de musique deviennent célèbres du jour au lendemain. La culture bouge beaucoup plus vite aujourd’hui qu’elle ne le faisait à l’âge prédigital. C’était une époque où on pouvait avoir de véritables cultes, où l’avant-garde avait ses secrets, et où seuls les gens cool savaient certaines choses. Et pas le reste du monde. C’est vraiment devenu difficile d’expérimenter quelque chose de complètement inédit et frais aujourd’hui.

Abordant un événement mondain, l’un de vos personnages a ce constat :  » Nous sommes tous des animaux.  » Chroniqueur de la vie new-yorkaise, avez-vous parfois l’impression d’y évoluer en zoologiste ?

Oui, c’est une sensation que j’éprouve parfois. Russell et Corrine ont une vie assez similaire à la mienne et sont proches de ma culture. Mais quand je regarde le monde d’un personnage comme Casey, par exemple, qui est richissime, j’ai l’impression d’être devant un genre de faune étrange. Ce qui m’intéresse chez les gens, et spécialement les New-Yorkais, ce sont leurs habitudes tribales, leur comportement clanique – toutes ces façons de n’avoir pas conscience de leur manière d’être et de toutes leurs idées préconçues. Et combien leur groupe diffère des autres groupes de gens. New York est fascinant pour ça : à Brooklyn, vous avez les jeunes écrivains et artistes, dans l’Upper East Side, ces gens ultrafortunés, dans l’Upper West Side, les intellectuels juifs. Il y a plein de subcultures assez dingues à New York, et j’aime passionnément les étudier.

Comment vos amis réagissent-ils à la publication de vos livres – parfois assez impitoyables sur votre propre monde ?

C’est une chose qui continue de me surprendre, mais les gens qui devraient se sentir offensés par mes livres ne se reconnaissent jamais ! Est-ce que vous vous rappelez de ce personnage féminin épouvantablement anorexique, vraiment vraiment maigre ? Eh bien, il m’a été inspiré par une femme que je connais, qui a depuis lu le livre et qui l’a trouvé formidable ! Il se passe cette chose étrange avec mes romans : les principaux intéressés pensent toujours que je vise quelqu’un d’autre (rires).

Les Jours enfuis met en scène la soirée d’élection de Barack Obama. Vous écrirez rétrospectivement sur les raisons qui ont conduit Donald Trump au pouvoir dans un prochain tome ?

Personnellement, je hais Donald Trump, je n’ai pas voté pour lui, et donc je suis seulement en train d’essayer de réaliser… C’est très difficile d’y voir clair au moment où les choses arrivent. C’est pourquoi j’écris toujours mes livres avec presque une décennie de décalage. Je ne comprends pas que des gens de la middle class puissent se sentir représentés par quelqu’un comme Trump. Tout ce qu’il fait depuis qu’il est au pouvoir, c’est trahir ces gens qui ont voté pour lui. La globalisation est une bonne chose pour certains, mais une chose terrible pour les autres : il y a plein de jobs d’ouvriers et d’emplois en usines qui ont disparu aux Etats-Unis. C’est un moment de transition dans l’économie globale, et les gens qui ont supporté Le Pen et Trump sont des gens en colère qui ont perdu leurs opportunités économiques. Ils pensent que les politiciens traditionnels ne les ont pas aidés. Et ils se sont donc choisi pour président quelqu’un qui n’est pas traditionnel, mais vulgaire, et politiquement incorrect. Trump est non seulement un véritable désastre pour nous, mais aussi pour le monde, étant donné qu’il s’agit des Etats-Unis… Donc, vous êtes concernée vous aussi (rires). J’espère sincèrement que nous y survivrons.

Retrouvez l’actualité littéraire aussi dans Focus Vif : cette semaine, notamment, Personne ne gagne, réédition du récit du brigand poétique Jack Black page 36, et Dans une coque de noix, nouveau conte cruel de l’Anglais Ian McEwan, page 37.

Entretien : Ysaline Parisis, à Paris

Ce qui m’intéresse chez les gens, ce sont leurs habitudes tribales

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