Les hommes de l’ombre

Soraya Ghali
Soraya Ghali Journaliste au Vif

Qui décide de la  » chose éducative  » ? Les présidents de parti ? La ministre ? Non, ce sont les hommes de l’ombre, une élitede techniciens qui prennent  » 90 % des décisions politiques « .

Partout, on  » audite  » l’école, partout, celle-ci préoccupe. C’est l’éruption du volcan éducatif. Syndicats enseignants, députés, chercheurs, recteurs d’université, chefs d’établissement, profs, parents d’élèves : tout le monde a un avis sur l’éducation égalitaire. Car tout le monde s’en mêle, tout le monde a une vérité. Bref, il y a autant de ministres de l’Enseignement que d’habitants en Communauté française. De fait, ce portefeuille reste particulier et hautement politique.  » Dans l’enseignement obligatoire, tout est très compliqué « , commente Toni Pelosato, ex-n° 1 des cabinets de Marie Arena, puis de Christian Dupont. Parce qu’il y a quatre millions de ministres de l’Enseignement en Communauté française ! Mais qui décide vraiment de la  » chose éducative  » ? Le ministre-président impose-t-il son décret ou laisse-t-il à  » sa  » ministre le soin de prendre seule les décisions ? Doit-elle tout maîtriser ou dispose-t-elle d’une brigade qui  » prépare  » les dossiers et oriente la ligne politique ? Qui sont ces hommes de l’ombre (le métier est très masculin) et quel est leur pouvoir réel ? Des  » lobbys  » tentent-ils d’infléchir les décisions ? Dans quelle mesure les médias influencent-ils les décisions ?

Les présidents de parti indiquent la marche à suivre

Au tout début des orientations choisies, il y a la déclaration de politique communautaire (DPC), l’accord politique entériné par les futurs partenaires de la majorité, au lendemain des élections et avant même la formation du gouvernement. Selon ce scénario bien rodé, ce sont les présidents de parti qui pilotent les négociations, secteur par secteur, chapitre après chapitre. Des tractations qui impliquent la participation de collaborateurs thématiques (spécialistes des questions d’enseignement), élaborent les dossiers, ciblent des problèmes spécifiques, couchent sur le papier les arguments, évaluent les marges budgétaires. De leurs esprits donc sortent des notes, des fiches de négociation qui remontent aux plus proches conseillers des présidents, et qui, c’est selon, les broient ou les conservent. Puis les patrons s’affrontent pour finir par conclure un accord : ainsi se fabrique une DPC, réglant minutieusement tous les points de discussion futurs. Marie-Dominique Simonet a donc hérité de ce document – dont 50 pages portent sur  » un enseignement d’excellence pour tous  » – sans l’avoir négocié.  » La DPC, ce n’est pas juste un « truc », c’est un cadre général d’action. Et de législature en législature, elle s’avère même plus précise, plus détaillée. Marie-Dominique Simonet, par conséquent, ne dispose pas d’un périmètre très étendu « , ajoute un proche collaborateur.

D’autant que, dans un gouvernement à trois, réunissant PS, CDH, Ecolo, la décision – à l’exception de celle qui présente un caractère anodin ou de routine – doit être le résultat d’un consensus et, par conséquent, être collégiale. Lorsqu’une idée germe dans le chef d’un ministre, lorsque celui-ci estime opportun de concrétiser un point de la déclaration communautaire, il en informe le ministre-président. Puis vient la négociation. Si la question présente surtout des difficultés d’ordre technique, elle est épluchée en  » intercabinets « , où se retrouvent chefs de cabinet ou conseillers des ministres. Ces réunions se déroulent tous les mercredis. Quand le problème s’avère plus délicat sur le plan idéologique, il fait l’objet de plus d’attentions encore : les mêmes chefs cab négocient d’abord entre eux, après en avoir référé à leur ministre et à leurs partis respectifs. Si ça coince toujours, le point est soumis en débat au  » kern  » : un Conseil des ministres restreint, composé du ministre-président, des trois vice-Premiers et du ministre concerné. C’est le véritable noyau dur du pouvoir, là où tout se décide, avec le ministre-président dans le rôle de super-arbitre, de recadreur. Le lieu est fermé habituellement aux chefs de cabinet – seul Renaud Witmeur, chef cab de Rudy Demotte y participe, en tant que secrétaire.  » En règle générale, nous tranchons 90 % des dossiers, et 10 % sont envoyés en kern « , précise Paul Verwilghen, l’un des deux chefs de cabinet de la ministre Simonet (dont il vante d’ailleurs  » le perfectionnisme « ). En fin de parcours, les dossiers sont soumis au Conseil des ministres, pour entérinement.

En matière d’éducation particulièrement, les présidents de parti s’immisceraient très souvent. En coulisses, d’aucuns voient l’ombre de Milquet dans toutes les actions de Simonet.  » Certes, Joëlle Milquet est présente auprès de ses ministres, mais, au CDH, la présidente n’est pas plus omniprésente que d’autres présidents d’autres partis !  » souligne le porte-parole de Marie-Dominique Simonet. Résumons donc : les présidents donnent le tempo, et agissent en cas de blocage. Le ministre et les directeurs de cabinet – ces derniers sont souvent déjà associés à la DPC – mènent les réformes.

Le premier cercle : les super-conseillers

Un bon ministre, en réalité, est un ministre qui, avant tout, sait bien s’entourer. Ici aussi, son président de parti, auquel il ne peut rien refuser puisqu’il lui doit sa nomination, peut au moins lui  » suggérer  » l’un ou l’autre nom de hauts gradés. Le ministre, lui, va sur la scène politique, en première ligne ; il doit faire preuve d’adaptation, d’intuition et de charisme, plutôt que d’une maîtrise parfaite des innombrables dossiers. Tandis qu’au cabinet une élite de techniciens fait tourner la boutique. Leur job, concrètement : défricher les dossiers, dégager des pistes de compromis, assurer le lien avec le parti, le relais avec l’administration, les relations avec le Parlement…

Quelle est l’influence de ces hommes de l’ombre, que l’on surnomme les  » belles-mères  » ? Tout dépend des rapports de force, d’arbitrages délicats, de dosages aléatoires, de la personnalité du ministre et de son expérience. Mais là est bien l’antichambre du pouvoir.  » Les chefs de cabinet ont davantage de pouvoir que les députés « , assure l’un d’eux, en poste depuis 2004. Une chose est sûre : ce sont de véritables militants, en service commandé, même si, quand on les interroge, ils témoignent d’une noble motivation politique. En fait, ils sont ce que leur employeur (le parti et son président) est, à qui ils doivent leur destin.  » Pour bien fonctionner, il faut être en totale adhésion avec les projets du ministre, et rares sont les chefs de cabinet qui se situent au-dessus des partis et des structures « , affirme Roger Godet, passé chez Jean-Marc Nollet, Marie Arena et Christian Dupont, dont il était directeur de cabinet adjoint.

Certains ne jouissent pas toujours d’une flatteuse réputation. On les accuse parfois de marcher sur les plates-bandes des gouvernants, de confisquer les circuits de décision. Ce n’est pas toujours faux. Parmi eux figurent sans doute des ambitieux. Et le sas du cabinet peut être un formidable tremplin. Comme Marcourt, Nollet, Arena, Antoine, qui sont des ex-techniciens.

Mais prenons l’actuelle ministre de l’Enseignement, justement. Le plus proche parmi ses proches s’appelle Arthur Belleflamme. Il a un lourd passé ministériel : depuis trente ans, le sexagénaire, grand inspirateur des sociaux-chrétiens pour les affaires scolaires, arpente les cabinets. On connaît ses coups de gueule. On respecte ses compétences. En 1992, il fut conseiller chez Michel Lebrun, où il côtoie une certaine Milquet. En 2001, avec le chanoine Armand Beauduin, il dirige le Segec (enseignement catholique) et négocie la Saint-Boniface (refinancement de l’école). Puis Milquet l’emmène dans son sillage pour conclure les deux derniers accords de majorité à la Communauté française. En résumé : Belleflamme, c’est le point de passage obligé de toutes les décisions, la véritable tour de contrôle de la maison Simonet, qu’il a suivie du Supérieur à l’Obligatoire. Dans les coulisses, ce  » technocrate brillant, prêt à déployer des finesses de procureur « , selon un ex-collègue, fait excellent ménage avec Paul Verwilghen. Influencent-ils la ligne politique ?

D’aucuns considèrent Arthur Belleflamme comme le  » ministre caché  » de l’Enseignement. En tout cas, Gérard Deprez (à la grande époque) avouait qu’il ne pouvait se défaire de son chef de cabinet d’alors. Comme Di Rupo, à la suite du départ de son porte-parole (Frédéric Delcor) à la Communauté française, ne cachait pas son embarras. Ces conseillers, officiellement, restent modestes sur leur influence. Mais peut-on conseiller un ministre sans empiéter (et jusqu’où ?) les choix politiques ?  » Je fais part de mon feeling politique mais, au final, c’est toujours la ministre qui tranche « , déclare Paul Verwilghen. C’est Arthur Belleflamme qui, en septembre dernier, souffle à Marie-Dominique Simonet l’idée d’un rendez-vous avec les syndicats enseignants pour leur révéler les efforts d’économie à consentir, tout en leur demandant la plus totale discrétion. Erreur accidentelle ou gaffe volontaire ? La levée de boucliers est immédiate, si bien que Simonet et ses collègues de l’exécutif doivent faire un pas de côté.

Là où s’exprime sans doute la puissance de ces hommes de l’ombre, c’est dans les marges de man£uvre que laisse tout de même la DPC. Comme dans celle du gouvernement PS-CDH (2004-2009), qui veut  » s’attaquer aux effets pervers du quasi-marché scolaire  » dénoncés tant par les professionnels de terrain que par les études universitaires, et s’appuie sur une  » déclinaison par bassin scolaire « . Avec pour résultat, les décrets Arena et Dupont.  » La responsabilité d’un ministre est d’inscrire la DPC dans le réel « , explique Toni Pelosato, n° 1 des cabinets socialistes de l’Enseignement obligatoire, passé en juillet chez Jean-Claude Marcourt. C’est ce jeune quadragénaire (également échevin de l’Instruction dans sa commune, à Anthisnes) formant un tandem avec Roger Godet (toujours écouté en haut lieu socialiste, aujourd’hui à la tête de l’inspection) qui mouline les deux décrets. Après avoir vécu à l’ombre de leurs ministres, les voilà aussi exposés.

C’est aussi dans les ambiguïtés de la DPC que l’on mesure leur rôle, et les rapports de force au sein de la majorité. En fait, il faudrait plutôt parler de différences de  » sensibilité « . Les devoirs à domicile, par exemple. Il était écrit dans la DPC de 1999 de  » veiller à ce que le devoir ne soit pas un facteur d’inégalité entre élèves « . Le cabinet Nollet (où £uvre déjà Roger Godet) aurait été plus loin que son cahier des charges. Résultat : blocage des collègues, et vives tensions entre chefs de cabinet. C’est dans le non-écrit de la DPC que se révèle encore leur marge de man£uvre. Ainsi la volonté de Nollet de réduire le poids des cartables ou l’intention d’Arena de supprimer les sodas dans les écoles : deux petites initiatives, certes, mais qui médiatiquement peuvent s’avérer à hauts risques.

Joëlle Milquet : relais du Segec

Les chefs de cabinet doivent aussi gérer les contacts avec les  » lobbys « . Limitons-nous, ici, à l’enseignement catholique : c’est l’un des  » lobbys  » les mieux organisés en Communauté française. Il a surtout comme fer de lance le Segec, qui dispose de relais au sein du cabinet Simonet et d’une vraie capacité de mobilisation. Il draine en effet plus de 50 % de la clientèle scolaire. A sa tête : le très politique Etienne Michel, ex-directeur du Cepess (centre d’études du CDH) et ex-conseiller au service d’études de la CSC.

Le patron du Segec connaît d’ailleurs bien Arthur Belleflamme, qui comme lui fut l’ex-bras droit du chanoine Beauduin. Obtient-il du coup la sympathie d’une ministre CDH ?  » On dit toujours ça, moi je dis que le CDH défend aussi l’enseignement libre « , répond Paul Verwilghen. Mais entre Etienne Michel et Arthur Belleflamme, les relations sont plutôt froides. Et les frontières bougent : excédé par  » la tentation jacobine « , frustré par  » l’interventionnisme croissant des autorités publiques dans l’organisation et la vie des écoles « , le Segec trouve un écho auprès du MR, qui affiche  » une vision proche de ce qui est souhaitable « . Pour autant les rapports ne sont pas distendus avec le parti humaniste, même si,  » dossier par dossier, il y a des divergences de vues « .  » Les liens historiques ne se défont pas complètement « , ajoute Etienne Michel. Le Segec, par le biais des enseignants et des parents de l’école catholique, est un réservoir électoral important : il a l’oreille de Joëlle Milquet, relais stratégique de la Rue Guimard. Un seul exemple pour illustrer ces propos : c’est à elle qu’Etienne Michel fait appel pour  » rétablir l’équilibre  » lors d’un projet de décret en voie d’adoption à la Communauté française, autorisant leur participation à l’accord sectoriel entre syndicats et Communauté française.

En réalité, la force de frappe du Segec se situe dans son organisation, très efficace. Il fédère les pouvoirs organisateurs (PO) de l’enseignement catholique francophone et germanophone. Soit environ 750 PO pour 1 150 écoles.Super-PO à double casquette : le Segec coordonne tous ces PO et les représente auprès des pouvoirs publics. Officiellement, il se montre uni et parle d’une voix (même si, des fois, la CSC et les associations de directeurs s’écartent de la ligne). A côté, l’enseignement officiel joue en ordre dispersé…

Les pédagogues, boîtes à idées

Pour nourrir leurs réflexions, les ministres font appel à des penseurs de l’école. Quatre chercheurs règnent sur le terrain de la recherche en éducation : Marc Demeuse (UMons), Dominique Lafontaine (ULG), Bernard Delvaux (UCL) et Vincent Carette (ULB). Pendant très longtemps, les ministres ont financé des études qui, au fond, avaient très peu d’impact sur les politiques éducatives.  » A l’époque, la dualisation scolaire, dénoncée déjà par les chercheurs, n’était pas un sujet de préoccupation ni un enjeu, et les gouvernements avaient les moyens de ne pas en discuter « , explique Marc Demeuse. Ces dernières années, leur rôle a, semble-t-il, évolué. Cela se fait en deux temps. Tout d’abord, les résultats de l’étude Pisa (en 2000) marquent un tournant. Viennent se greffer des problèmes sociaux de plus en plus criants. Les ministres chargent les pédagogues d’établir des diagnostics et d’aider à mettre en £uvre des décrets (discrimination positive). Puis surtout – c’est très récent – les gouvernements leur demandent  » ce qui pourrait marcher « . En clair : les chercheurs  » élaborent et argumentent des scénarios des plus light au plus puissant, en fonction de la décision que les politiques choisiraient de prendre « .

Parmi ce quatuor de chercheurs, pas de personnalité médiatique ou charismatique, à l’image d’un Marcel Crahay, qui fut le principal initiateur de la notion de compétence en Communauté française, introduite par Laurette Onkelinx. Du moins, pour l’instant.

Le jeu de rôle en triangle

Puis il y a ceux qui alimentent le débat sur l’école, des associations de parents (Ufapec Fapeo, Ligue de l’Enseignement…). Et il y a ceux qui tentent d’entrer dans la forteresse éducation. Des vrais lobbys : l’ASBL Elèves et le collectif Décret Lotto. Petit retour en arrière : ils émergent en 2007 à la suite du décret Mixité. On y retrouve des parents d’élèves, des mères  » militantes  » qui ne se contentent pas de faire des gâteaux pour financer les sorties scolaires. Ils utilisent des méthodes modernes, disposent de moyens financiers sans doute. Plusieurs centaines de lettres, de mails de parents déboussolés et inquiets pour l’avenir de leurs enfants leur arrivent chaque jour. Court-circuitant associations de parents et syndicats, bons clients pour les médias, ils occupent le débat public, y défendent leurs propres intérêts. Phénomène plus médiatique que politique ? Tous leurs recours juridiques se sont soldés par un échec. Sur le plan politique, à l’arrivée, pas grand-chose donc. Ces groupes de pressions ont leur entrée au MR bruxellois, quelque oreille au cabinet, entre autres celle d’Alain Maingain, candidat éclair au CDH, conseiller de Simonet et ex-directeur du Sacré-C£ur de Linthout. Les ministres Arena et Dupont ont-ils cédé sous leurs pressions ou la solidarité gouvernementale a-t-elle éclaté ? Il y a peut-être un facteur moins avouable, accusent certains : la proximité idéologique entre certains journalistes et militants antidécrets.

En gros, le jeu de rôle fonctionne en triangle : le président de parti, le chef de cabinet et le ministre. En d’autres termes, dans les duos – le ministre et son chef cab -, c’est souvent le troisième homme qui compte – le président de parti. Cela dit, les acteurs agissent en coalition – et on retrouve souvent les mêmes -.  » La règle du donnant-donnant a beaucoup de succès au sein au gouvernement, même si les équipes de l’olivier doivent encore se caler « , nuance un chef de cabinet. Et les programmes  » enseignement  » varient peu (entre PS, CDH et Ecolo, du moins). Il y a alors, de majorité en majorité, pas mal de cohérence dans la politique éducative. Autre constance : il semble que les chefs de cabinet se maintiennent plus longtemps que les ministres.

SORAYA GHALI

 » Il y a quatre millions de ministres de l’Enseignement en Communauté française ! « 

Les ministres font appel à des penseurs de l’école

De nouveaux lobbys entrent dans la forteresse

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