Les frontières de Makine

La Femme qui attendait est un roman sur le thème de la frontière. La frontière en question est franchie dès les premières pages. Elle sépare le monde des intellectuels de Leningrad (des gens sur le départ, un peu de clandestinité et de subversion, beaucoup de vin, d’orgasmes erratiques ; c’est un univers qui serait dérisoire si la répression n’était pas une réalité si tragique) et celui d’un village du Nord russe où le temps semble s’être effacé, après la dissolution de la période soviétique.

Nous entrons dans une Russie sublimée, née sous les doigts d’Andreï Makine et dessinée en lettres blanches, avec beaucoup de silence autour des mots. C’est un paysage de neige, d’ours, d’ivrognes, de dénuement primitif. On y rencontre des femmes solitaires et des c£urs extrêmes, qui sont peut-être des incarnations du ciel. La frontière est aussi celle qui sépare le réel du rêvé, et les existences humaines du cosmos. Là également, peu d’espérance en dehors d’un exil qui ne mène nulle part.

Andreï Makine est lui-même un fils de l’exil. Il revient de loin et considère l’écriture comme un devoir sacré. Le stalinisme lui servit d’enfance, la Sibérie fut sa première patrie, la littérature est son salut. Pour lui, chaque livre est une petite création, à l’intérieur de la grande et éternelle Russie, qui lui paraît inépuisable.

Arrivé à Paris en 1987, homme des confins projeté vers des centres toujours improbables, obligé de renaître pour simplement vivre, au-delà de toutes les limites qui lui semblaient assignées il a fait le choix existentiel de la langue française. Il a suffi d’un livre, Le Testament français, et de sa double couronne de lauriers pour qu’il devienne le premier écrivain russe de Saint- Germain-des-Prés.

Quelques femmes règnent sur son univers poétique. Elles sortent de buissons dorés et savent piloter la barque des morts. Ces personnages de légendes pourront lasser certains lecteurs. Ce sont des femmes inconsolables et fidèles (toujours un peu ennuyeuses). Elles sont pourtant capables d’incendier l’infini des plaines enneigées et de comprendre que la beauté d’un instant peut devenir celle d’une vie.

Véra est une de ces Pénélope. Son Ulysse n’est pas revenu de la guerre. L’Histoire n’a laissé que du malheur. Elle est passée par un pays sans le féconder. La prose de Makine l’évoque en évitant les pièges de l’émotion. La prise de Leningrad, la Kollontaï, les barbelés des camps de Lénine autour de Mirnoïe, les soldats de Hitler ou de Staline, les datchas des poètes qui avaient accepté de mentir sont nommés pour nous rappeler la vérité d’un temps terrible. Ces bribes de passé semblent toujours venir d’un autre monde. La présence de Véra, qui n’a jamais obéi qu’à elle seule, les renvoie à une sorte d’insignifiance. Restent la façon dont chacun affronte son propre destin et ces fantômes fugitifs qui nous parlent d’une planète toujours méconnue. Son nom est Russie.

La Femme qui attendait, par Andreï Makine. Seuil, 214 p.

De Daniel Rondeau

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